Dialogue entre...

« Il n’y a pas de solfège de l’humour »

Louis Dubourg : C’est étonnant ! Finalement, il y a très peu de blagues sur Emmanuel Macron sur les scènes parisiennes.

Paul Taylor : C’est vrai, même pendant la campagne électorale. Si tu compares avec les États-Unis, c’était blague sur blague quand Trump s’est présenté. En France, on s’est focalisé sur le fermier… Comment s’appelle-t-il déjà ?

Louis Dubourg : Jean Lassalle.

Paul Taylor : Oui ! On s’est intéressé à Jean Lassalle et à Jean-Luc Mélenchon avec son hologramme. Emmanuel Macron, sorti de nulle part, a été épargné, en tout cas de mon point de vue d’Anglais qui vit en France!

Louis Dubourg : Peut être que c’est lui le vrai président normal. 39 ans, compétent… Les seules blagues à son sujet ont porté sur Brigitte au début, mais heureusement ça s’est vite arrêté. Peut-être qu’aussi on a assez peu de stand-uppers à la Jon Stewart en France…

Paul Taylor : Il n’y a peut-être pas assez d’humoristes en France qui soient mûrs pour ce genre de sujet. En soi, c’est plus facile d’avoir une opinion sur Trump que sur Macron aujourd’hui. 

Louis Dubourg : Tu ne penses pas qu’une difficulté de l’humour en ce moment, c’est aussi de différencier une vraie news d’une fausse news ? Et même, sans parler de fake news, de faire la différence entre une nouvelle importante et une nouvelle qui, finalement, ne l’est pas tant que ça ? 

Paul Taylor : Oui, c’est pour cette raison que je n’ai plus de compte Facebook. Donc, je n’ai plus accès à toutes ces nouvelles. Quand je veux m’informer, je vais sur BBC News ou France Info. Et si j’entends une grosse info, je lis Libération, Le Figaro, Le Monde… juste pour avoir plusieurs versions et les confronter… Après, les fake news, je sais pas trop quoi en penser…

Louis Dubourg : Plus qu’une question de fake news, j’ai vraiment l’impression que tout est mis sur le même plan aujourd’hui. Alors que le fait que Trump veuille détruire un pays, c’est quand même plus important que le fait qu’il… 

Paul Taylor : Qu’il neige… 

Louis Dubourg : (Rire.) Par exemple !

Paul Taylor : Oui, la façon dont on consomme les infos est improbable. Par exemple, quand il y a eu les attentats à Paris, certains ont parlé des attentats de masse commis en Irak ou au Liban qu’on ne mentionne pas ou très peu. C’est pour cette raison qu’il faut aller chercher l’information nous-mêmes, pour avoir une meilleure perception du monde. Comment choisis-tu les sujets que tu veux aborder sur scène ?

Louis Dubourg : Pour que je fasse rire sur scène, il faut que l’information me touche et que je montre cet affect. Si je n’ai pas vraiment d’avis personnel sur un sujet, je n’arrive pas à être marrant. Prends l’exemple du hashtag #MeToo : comme j’ai grandi dans le Berry avec des parents protecteurs, j’étais très loin d’imaginer la réalité de l’enfer vécu par les femmes au quotidien. J’ai réellement pris conscience, à travers ce scandale, que toutes les femmes ont subi des choses horribles dues à des hommes horribles. Bref, je ne peux pas faire de blague sur ce sujet, ce sentiment est trop sombre.

Paul Taylor : Et que penses-tu des humoristes qui balancent de l’actualité en continu, sans affect, sans recherche ?

Louis Dubourg : Je dirais qu’il y a un média qui a été inventé pour ce genre de prise de parole, c’est Twitter. Si t’as une blague à faire, t’as 140 caractères, lâche-toi ! Mais c’est le moment, je pense, pour les humoristes d’exploiter leur ressenti sur scène, de donner autre chose au public que des observations factuelles. C’est le moment pour nous de parler de ce que nous avons au fond de nous. Les sentiments donnent une couleur à ton passage sur scène. 

Par exemple, la mort de Johnny est un vrai sujet. C’est dur de rigoler à ce sujet en étant ironique, cynique. On ne peut pas ricaner sur la mort d’une personne qui a touché autant de gens. Et comme cette mort m’a touché, j’en parle sur scène en racontant ma période karaoké. C’est ma façon de lui rendre hommage en faisant rire. Comment as-tu réagi, toi, Paul Taylor, citoyen britannique ?

Paul Taylor : Justement, je ne pourrais dire que les blagues que tu me trouverais, parce que je ne connais rien de Johnny. Après, la mort de David Bowie, ça m’a rien fait non plus. Je ne m’attache pas émotionnellement aux gens que je ne connais pas. Même la reine d’Angleterre, je ne suis pas sûr de ressentir quelque chose de considérable… J’aurai plus de blagues quand Charles sera roi ! 

Louis Dubourg : Tu le vois évoluer comment, l’humour ? De plus en plus de gens créatifs, de plus en plus de réseaux sociaux, de vidéos…

Paul Taylor : L’humour en France va continuer à exploser sur scène, il faut juste prendre le temps. Les gens joueront plus et deviendront meilleurs. L’humour sincère va prendre le dessus sur l’humour sketch car on a besoin de parler, d’être sincère, d’exprimer nos doutes… Après, l’environnement va devenir un vrai sujet – même si ça devrait déjà être le cas. Il y aura de plus en plus de sujets graves et quand on les rendra drôles, on aura gagné. On aura toujours besoin de rire, je crois… et toi?

Louis Dubourg : Idem. Il faut aller vers le ressenti et le personnel, le stand-up a offert cette possibilité d’être honnête sur scène. Quand j’ai un nouveau passage à tester et que j’ai peur de le dire avant de monter, c’est souvent le signe qu’il sera bon. Parce que ça veut dire que c’est enfoui. Ensuite, il faut apprendre à faire rire et il n’y a pas de solfège de l’humour. Tu dois juste jouer tous les jours.

Paul Taylor : Je disais ça récemment à un pote : avec la musique, tu peux te perfectionner tout seul, c’est le cas avec la plupart des arts d’ailleurs. Nous, on ne peut pas. Il faut s’entraîner devant un public, puis faire une tournée, et tout faire pour remplir les salles. Moi, ça m’a pris cinq ans et la route est encore longue. 

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