Zakouski

Homo comicus

La France aime rire. Durant des siècles, les rois eurent leurs bouffons et le peuple ses fabliaux. On riait de tout avant d’en pleurer. Le rire, remède national, faisait partie du génie français. À partir des années 1600, Paris gagna la réputation d’être la capitale la plus gaie du monde. La chanson était populaire – pas un grand repas familial sans que l’on chante. Calembours et contrepèteries amusaient la galerie. La comédie plaisait aux bourgeois. Et de Molière à Beaumarchais, la charge comique se fit de plus en plus sulfureuse. Pamphlets et libelles rivalisaient en affabulations et moqueries cruelles. Bref, les rieurs finirent par constituer une « classe dangereuse », selon la formule du grand historien Michelet. L’humour n’était pas encore né que le rire devenait une arme.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Nous avons retourné l’arme contre nos poitrines. Nous avons appris à rire à nos dépens. La montée de l’individualisme est passée par là : nous nous aimons tellement que nous acceptons, à condition de rester la figure centrale, de nous tourner en ridicule. Cela pouvait tuer jadis ; cela sauve désormais. Pas de succès sans autodérision. L’humour, né sur les décombres de la Révolution, a conquis les cœurs et les muscles zygomatiques au point de se répandre comme une fièvre à la télévision, à la radio, sur Internet, sur toutes les scènes imaginables. Homo sapiens rime à présent avec Homo comicus. La société du spectacle est devenue société du rire. Faut-il en pleurer ? 

Il ne faut surtout pas bouder notre plaisir. Nous donnons une large place, dans ce numéro, à quelques-uns de nos meilleurs humoristes et caricaturistes. Pratiquer l’humour, aimer rire, savoir faire rire devraient être obligatoires si nous n’étions pas hostiles aux obligations ! Or c’est précisément sur ce point que le débat peut et doit s’ouvrir : insidieusement, l’humour est devenu une exigence, le rire une servitude. Vaste territoire où règne un triste mélange des genres : le comique empiétant sur l’info et l’info s’inclinant devant le divertissement.

De la gaieté, nous sommes passés au rire mécanique diffusé en boucle dans des émissions télévisées où l’on délivre du « rire en boîte » comme les mauvais restaurants servent du surgelé. L’humour n’est plus une politesse, c’est un corset. On le produit à la chaîne. Qui aurait pu imaginer que le rire, un jour, serait taylorisé ? Qui pouvait prévoir qu’il serait réduit au rôle de piège à pub pour faire monter l’audience et satisfaire les annonceurs ? Un vulgaire appât. Il est urgent de se réveiller pour plébisciter le rire spontané, éclatant, merveilleux des comiques inspirés et délirants, et d’envoyer aux poubelles le rire aseptisé des boîtes à cons. 

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