Le mot de...

[Énantiosémie]

D'habitude, à cette heure-là, sur la ligne 1, entre Bastille et La Défense, un quinquagénaire à demi aviné débitait son sempiternel discours aux passagers : « M’sieurs dames sans emploi sans logement sans ressources je fais appel à votre générosité pour quelques pièces ou même un ticket-restaurant… »

Mais, cette fois, l’intervenant était un jeune barbu dont le visage et le blouson fatigués contrastaient avec une voix claire, bien posée : « Mesdames, messieurs, je vous demande une petite minute d’attention. L’enfant de l’Assistance publique que je suis, réduit à la mendicité, pourrait vous tendre la main. La compassion et la mauvaise conscience l’emportant sur l’agacement, vous seriez peut-être amenés à y répondre de manière positive. Autrement dit, à me tendre la main. Vous voyez : les mêmes mots expriment une chose et son contraire. C’est ce que la grammaire appelle une énantiosémie. Supposons maintenant que votre générosité vous conduise à m’accueillir momentanément chez vous, en attendant que je trouve un toit. Qui serait l’hôte ? Celui qui reçoit ou celui qui est reçu ? Vous ou moi ? Encore une énantio-sémie ! C’est dire que nous sommes interchangeables. Si le sort avait été différent dans cette grande loterie qu’est l’existence, vous seriez à ma place et moi à la vôtre. »

Le métro arrivait à la station Concorde. Le jeune barbu est descendu sur le quai avant de se fondre dans la foule. Les passagers du wagon ont échangé des sourires gênés. Il y a eu quelques hochements de tête – énantiosémiques — qui pouvaient tout dire et son contraire. Puis, chacun a vite replongé dans l’écran de son smartphone. 

[…]
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