La voix du poète

Gîtes pour la nuit

Bertolt Brecht (1898-1956), Traduit de l’allemand par Gilbert Badia et Claude Duchet. Extrait de Manuel pour habitants des villes © L’Arche Éditeur, Paris, 2007

Illustration Hubert Poirot-Bourdain
Illustration Hubert Poirot-Bourdain

On me dit qu’à New York
À l’angle de la 26e rue et de Broadway
Un homme chaque soir se tient les mois d’hiver :
Il procure aux sans-abri qui se rassemblent là
Un gîte pour la nuit, qu’il demande aux passants.

Le monde n’en est pas changé pour autant
Les rapports entre les hommes n’en deviennent pas meilleurs
L’ère de l’exploitation n’est pas abrégée pour autant
Mais quelques hommes ont un gîte pour la nuit :
Le vent toute une nuit sur eux ne soufflera
La neige qui était pour eux tombera dans la rue.

Ne pose pas ton livre encore, homme qui lis ces phrases.

Quelques-uns sont pourvus d’un gîte pour la nuit
Le vent toute une nuit sur eux ne soufflera
La neige qui était pour eux tombera dans la rue :
Mais le monde n’en est pas changé pour autant
Les rapports entre les hommes n’en deviennent pas meilleurs
L’ère de l’exploitation n’est pas abrégée pour autant.

En élève du marxisme, Bertolt Brecht connaît la dialectique. Il lui suffit d’une apostrophe au lecteur, et de modifier l’ordre de ses vers, pour transformer un hommage au bon Samaritain en appel à la révolte. Parce qu’il sait en 1931 que la charité est parfois la complice du pire des mondes possibles. 

 

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