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Stages entre hommes

Par Pénélope Bagieu
Par Pénélope Bagieu

Le prix n’est pas à la portée de toutes les bourses : 490 euros les deux jours pour se « reconnecter avec la masculinité sacrée ». Pourtant, à chaque ouverture des inscriptions, les trente-six places du week-end « Aventure initiatique du nouveau guerrier » se vendent en quelques minutes. Organisés six fois par an par l’association Mankind Project, ces stages, exclusivement masculins, proposent de découvrir « les nouvelles manières d’être un homme » pour « dépasser les stéréotypes obsolètes » de l’homme sensible ou du macho, peut-on lire sur leur site Internet. 

L’organisation, qui ne se dit « ni féministe, ni masculiniste, juste humaniste », revendique 2 511 initiés en France depuis 2002, et 55 000 dans le monde depuis sa création en 1980 par trois Américains. Le contenu des stages doit être tenu secret, mais un journaliste français du magazine en ligne Le Quatre Heures a réussi à s’y infiltrer l’année dernière. Il en a détaillé le rituel : se rouler dans la boue, danser tout nu autour d’un grand feu, prendre une douche glacée, avouer ses faiblesses et traumatismes en public… « Nous accueillons des hommes en pleine réflexion sur le sens qu’ils veulent donner à leur vie », explique par courriel Timothée d’Aulnois, cadre dans l’informatique, « initié » il y a une dizaine d’années, devenu depuis formateur bénévole.

Pour Yves Gilles, responsable de la communication du Mankind Project en France, la violence des hommes, notamment celle faite aux femmes, est en partie un problème « d’énergie à canaliser ». « Les hommes ont une énergie ancestrale de guerrier : ils sont faits pour protéger leur famille, protéger leur clan, leurs biens, leurs territoires… mais il arrive que cette énergie soit dévoyée pour agresser », analyse-t-il. « Si les hommes ne sont pas initiés, ce sont eux qui mettront le feu au village. Il est de notre responsabilité d’initier d’autres hommes, qui en initient d’autres et ainsi de suite », renchérit Timothée d’Aulnois.

L’Église catholique française commence elle aussi à investir ce discours sur la masculinité, en organisant ses propres stages pour « rendre les hommes meilleurs ». C’est le slogan du Camp Optimum, qui revendique 1 500 participants depuis 2011. Au programme de ces trois jours « à la découverte de l’âme masculine », du sport (boxe, rugby), des conférences, des groupes de prière et de parole. Ces camps s’appuient sur le livre de John Eldredge, Indomptable : les secrets de l’âme masculine, paru en 2001. Ce pasteur évangéliste américain définit la masculinité selon quatre caractéristiques : l’homme a besoin de vivre des aventures ; il est fait pour mener le combat, conquérir la belle et gouverner le royaume. 

« Dans ces camps, il n’est jamais dit ouvertement que l’homme et la femme sont inégaux. On préfère dire qu’ils sont “égaux en dignité”. Cela permet de poser une égalité abstraite entre les deux et surtout une différence de rôles, qui sert à maintenir le pouvoir des hommes dans la société », raconte Josselin Tricou, doctorant en sciences politiques qui a participé à plusieurs de ces stages dans le cadre de sa thèse sur les masculinités dans l’église catholique. « Tous les sujets qui fâchent sont évités, comme le droit des femmes, les revendications féministes, ou LGBTI. Les hommes y sont aussi encouragés à exprimer leurs émotions, à écouter leur épouse, à soigner leurs “blessures masculines” – celles ressenties dans leur relation à leur père ou au travail, pour retrouver leur « place d’homme ».

Qu’il s’agisse du Mankind Project ou des stages catholiques, la masculinité est donc d’abord conçue comme une essence, un état en soi, qu’il s’agit de retrouver, d’assainir ou de rééquilibrer. « Quand ces hommes se retrouvent pour se parler de leurs émotions, de leurs difficultés, ça leur fait du bien à un niveau individuel ; mais ça fait du mal à l’égalité hommes-femmes », analyse Josselin Tricou. En réduisant les inégalités de sexe et les violences faites aux femmes à un problème spirituel, individuel ou psychologique, ces discours les dépolitisent. 

La démarche est tout autre dans les groupes non mixtes d’hommes féministes. Les participants ont comme règle de ne pas se plaindre, pour ne pas verser dans la victimisation des hommes, et tentent de déconstruire leurs propres comportements de domination. Dans la thèse qu’il a consacrée aux hommes féministes, Alban Jacquemart étudie la création de plusieurs de ces groupes depuis les années 1970. Mais aucun n’a jamais perduré ni rassemblé plus d’une dizaine d’hommes à la fois. Aujourd’hui, Zéro Macho, créé en 2011 initialement pour lutter contre la prostitution, a repris le flambeau, avec une centaine d’adhérents.

Un dimanche par mois, six militants de l’association se réunissent pour travailler sur leurs comportements face à la prostitution, à la pornographie, au partage du travail domestique, à la séduction… Florian Martinez, 27 ans et père d’un enfant, y participe depuis deux ans : « Beaucoup d’hommes comprennent qu’il y a une domination masculine. Mais il est plus difficile de se dire : “Moi aussi, je peux être un agresseur, et je dois me déconstruire.” » Chacun est invité à faire preuve d’introspection pour identifier ce qui pose problème dans son propre comportement : « Ça peut être un regard insistant sur une femme dans le métro, un rire quand les collègues font des blagues graveleuses. On parle par exemple très concrètement de la pornographie : pourquoi ça me fait bander ? Quel est mon rapport à la sexualité une fois que j’en consomme plus ? » raconte-t-il. La dénonciation massive, ces dernières semaines, du harcèlement et des violences sexistes ne l’a pas surpris : « Nous savons que c’est une réalité et nous soutenons toutes les femmes victimes. Et pour nous, après la prise de conscience, la seconde étape indispensable, c’est de changer les hommes ! »

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