Récit

L’an I de la révolution

Au-delà de cette limite, ton attitude n’est plus valable. Il faut que tu regardes en face ce qui se passe ; un peu de lucidité pour une fois. On parle de scandale, de bombe, de libération de la parole. Oh, mon pauvre homme, je crois que c’est bien davantage encore. Il me semble que nous sommes en train d’achever ton passé. C’est l’agonie plaisante de tout ce que tu as été. Au fond, tout cela pourrait se résumer en un mot : révolution. Un mot que j’aime car il peut être sanguinaire, tout comme il peut être pacifique. Les révolutions sont à la fois Danton et John Lennon. Je te laisse choisir. Une seule certitude : par essence, les révolutions nous propulsent dans une époque révolue. Oui, ton époque est révolue. Regarde-toi dans le miroir, et tu pourras constater que tu ne te vois plus. Tu es révolu mon pauvre. Il faut bien que tu t’en rendes compte, toi, oui toi, c’est à toi que je parle, celui qu’on nomme le porc. Je n’aime pas trop cette appellation d’ailleurs. Elle ne te va pas si bien que ça. Cela t’enferme dans une saleté immédiate, alors que la réalité est bien plus complexe. Tu es bien trop pervers pour être un porc. Tu as une bien trop haute opinion de toi pour être un animal. Je n’ai pas l’impression que le porc se ressente ainsi, dans la masturbation incessante de sa certitude. Ta bestialité me semble mâtinée d’une excitation cérébrale ; contrairement à l’animal, ta jouissance ne te suffit pas, il faut prendre du plaisir à la peur éprouvée par l’autre. Humain, trop humain. Ta jouissance n’est pas que celle d’écarter des cuisses par contrainte, d’arracher des baisers à des lèvres effrayées à l’idée de tout perdre, oh non, c’est l’emprise qui t’excite. Cette emprise sur laquelle tu n’as plus de prise. Qu’est-ce qui se passe ? Si vite. Les réseaux sociaux. Ton nom ici ou là. Des mensonges. Que des petites putes aigries. Tu ne peux pas croire à ton effondrement. Toi qui es si fort, toi qui rivalises avec les plus hautes sphères. Hier encore, tu soufflais au passage de cette nouvelle stagiaire, il paraît même que tu as roucoulé vieux con, et puis, il y aura bien un moment où tu lui feras comprendre que si elle veut être embauchée, il faudra qu’elle te suce. De toute façon, c’est certain qu’elle ne rêve que de ça. Elle met des jupes courtes la pute. Tu penses que les femmes, au fond d’elles-mêmes, aiment la contrainte. Elles aiment être des objets de désir, c’est certain. Cela les excite de sentir la domination de l’homme, ta splendide virilité. Hier encore, tu as dévisagé une passante pour bien lui faire comprendre que tu avais envie de la baiser. Cette passante a passé d’ailleurs la journée dans une orgie de regards vicieux. Elle voudrait qu’on l’oublie, et même : il y a des moments où elle regrette son corps. Pour éviter les mots et les interruptions, elle marche tête baissée dans la rue, et toujours avec un casque sur les oreilles. Il lui arrive de ne rien écouter, d’avoir simplement du silence qui se diffuse en elle, pour se protéger des commentaires. Mais laissons notre passante, et revenons à toi, mon petit pathétique. Aujourd’hui, tu ne comprends pas ce qui se passe, tu trouves cela exagéré, franchement, si on ne peut plus mettre une petite main au cul d’une fille, où va le monde ? Cette société part en couilles, ricanes-tu, de ton humour gras qui ne fait plus rire personne. Aujourd’hui, tu commences à faire attention à tes gestes. Si la parole se libère, la tienne commence à se contenir. C’est le signe de l’inversion du pouvoir. Aujourd’hui, tu hésites à faire une remarque concernant les seins d’une de tes collaboratrices, même si tu penses très fort que ce décolleté n’est qu’un appel criant à la branlette espagnole. Ça la ferait sûrement rire, si tu lui disais ça. Ou pas. Tu commences à douter. Tu commences à admettre qu’il faut une certaine intimité avec une femme pour lui parler d’emblée de ses seins. Cela ne peut pas être le préambule à un échange. D’une certaine manière, elle doit te donner l’autorisation d’engager une conversation équivoque. C’est totalement aberrant mais tu dois commencer à te dire que la séduction engage deux personnes qui doivent se mettre en accord l’une et l’autre sur cette forme de contrat érotique. L’une et l’autre. Cette simple formulation te paraît incongrue. Mais bon, tu n’es pas au bout de tes peines. Et même pire encore, car je peux te le dire : demain, c’est un monde auquel tu n’appartiens plus. Un monde plein d’espoir pour les jeunes filles, et les jeunes femmes, un monde où un homme dominant tournera sa langue sept fois dans sa bouche avant de parler. Si belle expression au passage, intimant l’ordre de conserver sa langue pour éviter le désordre. C’est une mutation buccale, une mutation vers l’intériorité, le chemin sera long et déséquilibré, il y a déjà des erreurs et des excès, mais aucune libération ne se fait bien sagement en rang deux par deux. Les révolutions ont des victimes expiatoires et des salopards qui s’en sortent. D’une certaine manière, nous vivons l’année 1944 des rapports entre les sexes. Il faut croire en l’après. Sans être dans l’utopie, ou le sentiment excessif que les démons de la domination soient anéantis à jamais, il semble qu’au sein des entreprises ou dans les transports en communs les femmes respireront un meilleur air. Au revoir là-haut. 

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