La voix du poète

La Salade

Pierre de Ronsard (1524-1585), Extrait du Premier Livre des Poèmes

Je m’en irai solitaire à l’écart.
Tu t’en iras, Jamyn, d’une autre part
Chercher, soigneux, la boursette touffue,
La pâquerette à la feuille menue,
La pimprenelle heureuse pour le sang
Et pour la rate, et pour le mal de flanc :
Je cueillerai, compagne de la mousse,
La responsette à la racine douce,
Et le bouton des nouveaux groseilliers
Qui le Printemps annoncent les premiers.
Puis, en lisant l’ingénieux Ovide
En ces beaux vers où d’amour il est guide,
Regagnerons le logis pas à pas.
Là, recoursant jusqu’au coude nos bras,
Nous laverons nos herbes à main pleine
Au cours sacré de ma belle fontaine :
La blanchirons de sel en mainte part,
L’arroserons de vinaigre rosart,
L’engraisserons de l’huile de Provence :
L’huile qui vient aux Oliviers de France
Rompt l’estomac, et ne vaut du tout rien.
Voilà, Jamyn, voilà mon souv’rain bien,
En attendant que de mes veines parte
Cette exécrable horrible fièvre quarte
Qui me consomme et le corps et le cœur
Et me fait vivre en extrême langueur. 

À partir de la piqûre d’une puce, le poète anglais John Donne élabore des vers sur l’amour et la vie. Ainsi, les grands écrivains vont du plus petit au plus grand, du plus concret au plus abstrait. Comme Pierre de Ronsard dans son ode à la salade. Le poète, qui souffrit d’une longue fièvre en 1568, s’y adresse à Amadis Jamyn, son secrétaire, pour lui vanter des plaisirs simples. Ceux de manger sainement, loin de la cour et de la gloire mondaine. Un écho somme toute de ses sonnets à Marie ou à Hélène, et autres carpe diem amoureux que récitent les écoliers. L’énumération de différentes variétés de salades y témoigne autant de son intérêt pour les sciences que de son goût pour la richesse de la langue française. Tandis que les références à Ovide, Hésiode, Virgile et Horace, au long du poème, participent de sa volonté de fonder une poésie nationale nouvelle, grâce à une relecture des littératures antiques. Oui, il y a dans ces décasyllabes quelque chose d’une sagesse éternelle. Celle de savoir goûter la vie tant qu’elle dure, dans les objets mêmes que la nature propose à nos sens. Quelle beauté, par exemple, dans ce « faisons / part à nos ans des fruits de la saison », qui réconcilie, en un vers, le temps court d’un homme et celui du monde. N’est-ce pas là aussi l’objectif des défenseurs d’une nourriture bio ? De vivre en harmonie avec la Terre, mais en accord aussi avec notre propre corps. Pour vivre vieux peut-être, mais surtout pour vivre mieux. 

 

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