Grand entretien

La France insoumise en cinq questions

La France insoumise est-elle le parti d’un seul homme ?

La France insoumise est tiraillée entre deux tendances contradictoires. D’un côté, un leader charismatique incontournable, qui concentre la majeure partie de l’attention médiatique et n’a pas de compte à rendre aux adhérents puisqu’il n’a pas été élu par eux. Mais, d’un autre côté, la France insoumise n’aurait jamais existé sans les 4 000 groupes d’appui qui parsèment l’Hexagone, les dizaines de milliers de citoyens qui assistèrent aux meetings de campagne et les 400 000 inscrits sur la plateforme jlm2017.fr. Cette tension se manifeste aussi dans le décalage entre la revendication démocratique des Insoumis – qui dénoncent le caractère « monarchique » de la Ve République – et la forte personnalisation de leur organisation. En se présentant à l’élection présidentielle, Jean-Luc Mélenchon a d’ailleurs pris le risque de cautionner une institution que pourtant il dénonce.

Comment fonctionnent les Insoumis ?

La France insoumise a été lancée publiquement le 10 février 2016. Juridiquement, il s’agit d’un parti dont les statuts ont été déposés en préfecture mais, politiquement, les responsables rechignent à utiliser ce terme associé, à leurs yeux, à la vieille façon de faire de la politique. Ils préfèrent décrire la France insoumise comme un mouvement composé d’individus qui se reconnaissent dans la démarche de Jean-Luc Mélenchon, dont certains ne sont membres d’aucun parti, tandis que d’autres appartiennent au Parti de gauche, au Parti communiste, à Ensemble ou aux Verts.

Le mouvement est actuellement doté d’une structure en oignon : au cœur, Jean-Luc Mélenchon ; puis, autour de lui, une équipe de campagne dont les principaux animateurs sont membres du Parti de gauche (Manuel Bompard, Alexis Corbière, Jacques Généreux, Charlotte Girard, etc.). La France insoumise se différencie des partis traditionnels par le fait qu’elle ne dispose ni de cadres intermédiaires, ni de structures régionales, ni de dirigeants locaux. La troisième strate de l’oignon est donc directement constituée des militants de base, membres des groupes d’appui. En l’absence de recensement précis, on estime qu’ils sont entre 10 000 et 40 000. La quatrième et dernière strate, ce sont les quelque 400 000 personnes ayant rejoint la France insoumise sur le site Internet du mouvement, en communiquant leur adresse électronique mais sans verser de cotisation. La France insoumise a financé sa campagne présidentielle grâce à un prêt bancaire de cinq millions d’euros, deux millions d’euros de dons personnels, et 500 000 euros de vente de produits dérivés. 

Grâce à ses résultats aux législatives, le parti recevra désormais trois millions et demi d’euros d’aide publique annuelle.

La France insoumise est critiquée – y compris dans ses rangs – pour son manque de démocratie interne : les instances dirigeantes n’ont pas été élues, les groupes d’appui n’ont pas la capacité de peser sur les décisions de l’organisation, et le parti n’offre pas d’espace pour les courants internes. Ces similarités avec les statuts de La République en marche ! interrogent, d’autant que ces deux forces présentées comme porteuses d’un « renouveau démocratique » sont, à bien des égards, plus verticales et plus monolithiques que les partis traditionnels tels que le PS ou Les Républicains, où le pluralisme interne est réel, où il n’y a pas de leader indéboulonnable et où les sympathisants ont voix au chapitre à l’occasion des « primaires ». La France insoumise tiendra une convention nationale les 25 et 26 novembre prochains ; ces questions épineuses y seront abordées.

Les Insoumis tentent-ils d’inventer une contre-société ?

La stratégie de la France insoumise n’est pas de créer une contre-société mais de prendre le pouvoir. La gauche radicale est depuis longtemps divisée entre ceux qui cherchent à transformer la société ici et maintenant, sans attendre, (c’est la stratégie des zadistes) et ceux qui cherchent à s’emparer des rênes de l’État pour, ensuite, transformer les relations sociales (c’est la stratégie de la France insoumise).

Néanmoins, la France insoumise ne se cantonne pas à un travail strictement institutionnel. Le parti existe aussi en dehors des échéances électorales : ses caravanes estivales arpentent les quartiers populaires pour décortiquer les ordonnances d’Emmanuel Macron et pointer leurs conséquences ; des ateliers d’éducation populaire sont organisés.

Plus récemment, la France insoumise participe au lancement d’un média – baptisé Le Média – indépendant des grandes entreprises, mais pas forcément du parti. Il doit voir le jour en janvier prochain, sous la forme d’une webtélé généraliste et gratuite, diffusant notamment un journal de 20 heures du lundi au vendredi. Cette initiative, qui intervient sur fond de relations tendues entre Jean-Luc Mélenchon et les journalistes, a suscité interrogation et perplexité au sein du monde journalistique, certains suspectant la France insoumise de vouloir court-circuiter la presse en se dotant de sa propre courroie de transmission médiatique.

La forte présence de la France insoumise sur les réseaux sociaux est également un phénomène ambivalent. D’un côté, les outils numériques favorisent une participation citoyenne élargie. D’un autre côté, l’anonymat permis par le web et le zèle de certains partisans conduisent à des attaques parfois véhémentes contre ceux qui critiquent le mouvement.

Quels sont les soutiens dont bénéficient les Insoumis dans la société civile, notamment à gauche ?

Au cours d’une campagne présidentielle, de nombreuses ONG (Oxfam, Amnesty International) et associations (Avocats du Barreau de Paris, L214) soumettent aux candidats une liste de questions relatives aux mesures qu’ils comptent appliquer en cas de victoire. L’équipe de Jean-Luc Mélenchon s’est prêtée au jeu et a souvent obtenu une évaluation positive. Cependant, cette bonne entente avec la société civile ne doit pas faire oublier que la France insoumise reste une organisation jeune et fragile, à la capacité de mobilisation limitée, comme en témoigne le peu d’écho rencontré par ses appels à une « journée des casserolades » et à une manifestation d’un million de personnes sur les Champs-Élysées.

Quant à la relation entre la France insoumise et les syndicats, elle est ambiguë. On retrouve un certain nombre de membres de la CGT ou de Solidaires parmi les Insoumis. Mais les relations d’organisation à organisation font parfois l’objet de tensions. La marche contre le « coup d’État social » convoquée par Jean-Luc Mélenchon le 23 septembre 2017 fut ainsi interprétée par le leader de la CGT, Philippe Martinez, comme une forme d’ingérence partisane dans la question sociale, traditionnellement dévolue aux syndicats. Ce à quoi les porte-parole de la France insoumise ont répondu que leur marche contre la politique du gouvernement et la manifestation syndicale du 12 septembre contre les ordonnances étaient deux initiatives complémentaires et non contradictoires.

Quelles sont les grandes idées qui structurent la pensée des Insoumis ? 

La meilleure façon de cerner la singularité idéologique de la France insoumise est de comparer son programme électoral de 2017 (L’Avenir en commun) à celui présenté par le Front de Gauche lors des élections présidentielles de 2012 (L’Humain d’abord). Deux changements majeurs apparaissent en 2017 : une plus grande prise en compte de l’urgence écologique et un durcissement des critiques adressées aux traités européens. Concrètement, le premier point se traduit par la mise en place d’un plan de transition énergétique visant 100 % d’énergies renouvelables en 2050, ce qui implique la sortie totale du nucléaire civil. Le second point se traduit par une volonté de refonder l’Union européenne sur des bases sociales, écologiques et démocratiques. Comme les négociations visant à cette refondation ont peu de chance d’aboutir, la France insoumise envisage un « plan B » consistant à sortir des traités de manière unilatérale afin de proposer de nouvelles formes de coopération aux peuples d’Europe. Pour atteindre ces objectifs, la France insoumise s’appuie sur ses élus et sur les mobilisations sociales, sur les urnes et sur la rue, s’inspirant ainsi de la stratégie mise en œuvre par le mouvement politique Podemos, de l’autre côté des Pyrénées. 

 

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