Contrepied

Les mots pour le vivre

Émile Littré était doté d’un fort tempérament. Un jour où, enflammé d’ardeur génésique, il s’accouplait avec sa servante sur un coin de bureau, son épouse, découvrant les fornicateurs au beau milieu de leurs ébats, s’écria : « Ah, monsieur, je suis surprise ! » « Non madame, lui répondit l’auteur du dictionnaire, vous êtes étonnée. C’est nous qui sommes surpris. » Et lorsque l’on demanda au prince de Ligne pourquoi il n’était pas rentré à Paris après la Restauration, il répondit : « L’humeur, l’honneur, l’horreur. » Celui qui connaît le mot juste maîtrise la situation.

Encore faut-il que ce mot existe. Pour désigner un certain genre de pluie, Pierre Desproges inventa « pistouiller ». Eût-il été normand qu’il aurait disposé de plus de douze vocables du dialecte pour caractériser les nombreuses sortes d’ondées. Inuit, il aurait pu qualifier la neige de plus de vingt façons, ou appeler la glace d’un nom différent selon son degré de résistance. Touareg, il aurait disposé de quatre vocables pour évoquer le désert. Ainsi, la subtilité de la désignation nous donne-t-elle le sentiment que nous ne sommes pas accablés par le monde mais que, le connaissant intimement, nous pouvons parvenir avec lui à un arrangement. 

Trouver le mot juste est une affaire grave. Elle appelle donc la transgression. En 1928, de savants linguistes saisis par le démon de la goguette publièrent un dictionnaire « des mots retrouvés ». Des définitions de fantaisie étaient illustrées par des exemples imaginaires. « Quadrumane : pianiste jouant à quatre mains. Exemple : Mozart était quadrumane. » « Crinoline : lotion capillaire. Exemple : Après que Dalila lui avait prêté sa crinoline, Samson avait fière allure. » J’eus l’idée de proposer aux auditeurs de France Inter de se livrer à ce passe-temps. Je fus comblé. « Crinoline : héroïne de chanson populaire. Exemple : Crinoline, c’est ma cousine. » « Quadrumane : passager du métropolitain cherchant la quadrature du cercle sur le bas du dos des passagères. Exemple : Le quadrumane de la ligne Orléans-Clignancourt s’est aventuré sur le postère d’un Écossais. » « Quinconce : en argot parlementaire, discours d’au moins cinq heures destiné à faire obstruction à un projet de loi. Exemple : Mme Boutin est la reine du quinconce. »

Trêve de sourires : nous sommes harcelés par des communicants dont le métier est de falsifier les mots. En les vidant de leur substance par une répétition psalmodique et un usage clérical. Citoyen, solidaire, participatif, moderne ne sont plus des adjectifs mais des bruits, des signaux sonores indiquant que l’on pénètre dans un territoire sacré où il serait aussi blasphématoire de demander à un orateur de rendre compte du sens de ses phrases et des rapports entre ses mots et la réalité que, du temps du chevalier de La Barre, de ne pas se découvrir au passage du Saint-Sacrement. Et, comme à l’époque du cléricalisme triomphant, nous avons peur de certains mots. Ils suffisent à nous faire abdiquer notre esprit de libre examen ou à disqualifier sans débat un individu ou une analyse. Nous sommes des fanfarons d’individualisme qu’une pluie de prescriptions décrétées par ce que Philippe Urfalino, sociologue de la culture, dénomme des académies invisibles suffit à faire rentrer dans le rang. Une petite pluie. À peine pistouillante. Mais tenace. 

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