Parti pris

La langue qui nous fait

Y a-t-il pays au monde où on aime davantage ergoter sur la langue ? C’est bien simple, la plus petite évolution, en France, vire au psychodrame, l’amorce du moindre débat tourne rapidement au vinaigre. Dernier épisode en date : la promotion de l’écriture inclusive, censée gommer les inégalités de genre en domptant la syntaxe, à coups de doubles flexions et de points milieu. L’intention est louable ; le résultat, toutefois, assez improbable. Car c’est oublier que la langue ne naît ni dans les manuels scolaires ni dans les courriels des ministères. Elle a sa vie propre, gamine espiègle qui s’écarte dès qu’elle le peut des carcans et des règles. Déjà dans Les Misérables, Victor Hugo célébrait la vitalité de l’argot, ce « vestiaire où la langue, ayant quelque mauvaise action à faire, se déguise ». Ainsi travestie, la voilà qui embrasse qui veut, sans se soucier du qu’en-dira-t-on. Les mots sont ses passagers clandestins, venus de Californie, du Congo ou d’Italie. Et puis un jour, à force de passer d’une bouche à l’autre, ceux-ci s’installent, prennent leurs lettres de noblesse. L’histoire des dictionnaires s’est ainsi faite, en gravant dans le marbre ces mots de bohème devenus bourgeois. Plus tard, sans doute, on oubliera le magnétoscope et la vuvuzela. Peut-être même adoptera-t-on la fenêtre-intruse et le mot-dièse ! Le temps nous le dira. Mais vouloir imposer ou contrevenir à l’existence d’un mot, c’est oublier cette vérité simple : ce n’est pas nous qui faisons la langue, mais bien la langue qui nous fait. 

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