La voix du poète

Je ne sais trop ce qu’elles penseront ensuite...

Jacques Réda, Les Ruines de Paris © Éditions Gallimard, 1977

Je ne sais trop ce qu’elles penseront ensuite, mais pour l’instant elles n’ont pas l’air surpris. Je tiens la mélodie puisque je me pénètre des paroles : elles me les chantent bien complaisamment de nouveau. Je les note sur un bout d’enveloppe et m’en vais en ayant remercié. Il y a de toute évidence une fâcheuse contamination de l’américain dans cette comptine :

Maillemailloupette,
Bo, bé, fiou,
Superman, waterman,
Fi, faï, stop.

Fâcheuse mais assez intrigante aussi. On se demande par quels relais ces télescopages de langues se produisent et se propagent dans le monde souterrain des enfants, et si ce n’est pas là d’abord que de manière inaperçue, activement poétique, les parlers se contaminent, bien plus qu’avec les théories qui décrètent, les radios qui matraquent et les livres que personne ne lit. Parallèlement d’ailleurs certaines traditions se gardent pures. Je me souviens d’une autre cantilène, entendue au Palais-Royal, et qui accompagnait un rite un peu complexe dans le maniement de la corde. Mais ce jour-là je n’ai pas osé, craignant qu’elles ne prennent peur car elles étaient vraiment petites. Avant le refrain qui disait :

En avant, la femme du sergent,
En arrière, la femme du pompier,
Tout autour, la femme du tambour,

se déroulait un motif indéfiniment répété (croche, noire pointée, double croche, soupir, et encore la croche, etc.) à la fois monotone et fascinant comme le bourdonnement rythmique d’un rouet ou d’une machine à coudre. Et ce motif arrivant du fond des âges serait transmis, d’autres gamines de sept ans avec leur frénésie austère de bacchantes, leur autorité de prêtresses, maintiendraient la célébration du vieux Pan sur les trottoirs sourds de Paris.

 

Comme le dieu Pan, Jacques Réda semble avoir des pieds de bouc, mais il marche léger, léger. De sa science du jazz, il a acquis le goût du swing – un contretemps qui transforme un rythme binaire en sainte trinité. Alors, plutôt que de pontifier, il promène sa mélancolie joyeuse dans les villes, les campagnes et les étoiles. Et place sa voix sur une prose au déhanché savant, et de longs vers pas si classiques qui réforment nos règles prosodiques. Car il n’est de modernité que dans l’adéquation du style et de l’être. Aux faux prophètes, préférez le grand écrivain qui vous tutoie. Lui sait que vous n’ouvrez le dictionnaire que pour jouer en famille au scrabble. Ou pour écrire des lettres d’amour. 

 

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