Grand entretien

« Il faut accepter le caractère structurel de ces migrations »

Les migrations environnementales sont-elles un phénomène nouveau ?

La distribution de la population sur la planète est intrinsèquement liée aux conditions environnementales : de l’installation des hommes préhistoriques sur les côtes à la colonisation d’une Europe riche en ressources, les hommes ont toujours été attirés par les environnements propices à leur développement. Ceci dit, l’avènement de la crise environnementale ne nous permet plus d’aborder cela sous l’angle de l’attraction : il s’agit ici d’un phénomène d’exil. Le concept de réfugié environnemental apparaît pour la première fois en 1985 dans un rapport du PNUE, le Programme des Nations unies pour l’environnement. Les institutions s’en emparent au début des années 2010, avec en 2012 la publication d’un rapport de la Banque asiatique de développement et le lancement de l’initiative Nansen, par la Suisse et la Norvège, destinée à améliorer le sort des personnes contraintes de fuir en raison des catastrophes naturelles et des effets du changement climatique. Ce processus intergouvernemental aboutit en 2015 à l’adoption d’un agenda de protection qui marque définitivement la montée en puissance du concept.

Quelles en sont les raisons principales ?

Il existe aujourd’hui deux grands types de causes : d’abord les catastrophes brutales – ouragans, inondations et sécheresses –, qui déplacent aujourd’hui 25 millions de personnes par an en moyenne. Le record, atteint en 2010 avec 41 millions de déplacés, risque d’ailleurs d’être dépassé cette année à cause des moussons catastrophiques en Inde, au Népal et au Bangladesh (déjà 42 millions de personnes affectées), des inondations au Nigeria et aussi des ouragans qui sont passés aux Antilles et en Asie du Sud-Est… Ensuite, la dégradation des sols et la désertification sont deux facteurs plus lents, mais à l’origine de nombreux déplacements en Afrique subsaharienne et en Asie, essentiellement sous la forme d’un exode rural. Et une troisième cause va prendre de l’ampleur : la hausse du niveau des mers.

Est-ce pertinent de distinguer les migrants selon qu’ils se déplacent pour des motifs climatiques, économiques ou politiques ?

Tout est lié et il est difficile d’isoler les facteurs : d’une part, on continue à développer les activités économiques le long des côtes et, de l’autre, on observe un exode rural qui vient grossir les populations qui s’y installent. Sur le continent africain, où la moitié de la population dépend au quotidien de l’agriculture de subsistance, tout s’enchaîne. Prenez le Sénégal, par exemple : les migrants climatiques qui ne peuvent plus vivre de l’agriculture de subsistance arrivent à Saint-Louis avec l’espoir de gagner leur vie par la pêche. Mais la surpêche les pousse à passer la frontière jusqu’en Mauritanie, où certains se laissent tenter par des passeurs pour rejoindre le Niger ou le Mali, voire la Libye, qui est devenue pour les migrants un camp de concentration à ciel ouvert… Si bien que certains vont risquer leur vie en Méditerranée afin de fuir un enfer sur terre. De nombreux migrants économiques sont donc aussi, originellement, des migrants climatiques, sans parler des phénomènes économiques qui rendent les populations plus vulnérables. Nombre de grandes villes d’Afrique ne fournissent pas assez d’emplois, de logements et offrent un accès insuffisant aux soins et aux services financiers, de sorte que beaucoup poursuivent leur route et tombent entre les mains des passeurs.

Quelles sont les zones les plus touchées aujourd’hui ?

Le Bangladesh est un pays particulièrement sensible, soumis aujourd’hui à un paradoxe : il accueille plus de 450 000 réfugiés politiques, fait face à l’afflux de Rohingyas en même temps qu’à des migrations d’ampleur à cause des moussons. À terme, la hausse des températures rendra le pays invivable, sans parler de la hausse du niveau des mers, de l’intensification des catastrophes naturelles, de la fonte des glaciers de l’Himalaya, de la forte densité de population, du faible niveau de vie et des 3 300 kilomètres de barbelés ponctués de miradors que l’Inde a installés à leur frontière commune… Je pense aussi au pourtour du lac Tchad, au Nigeria, en proie à une désertification importante, à une crise humanitaire et à une famine qui font le lit des groupes terroristes et des conflits ethniques pour la possession de la terre et des ressources agricoles… Mais attention ! ces points chauds ne doivent pas faire oublier que les situations de crise peuvent apparaître dans des zones imprévues, comme ce fut le cas pour Katrina, à La Nouvelle-Orléans.

Vos recherches vous ont mené au plus près des migrants, dans de nombreuses zones du globe. Que retenez-vous des mécaniques migratoires à l’œuvre aujourd’hui ?

D’une part, que les populations les plus touchées sont souvent les plus vulnérables, mais ce ne sont pas elles qui migrent en premier, par manque de ressources – cela coûte cher de migrer. D’autre part, l’opinion publique ne perçoit les migrations que par le petit bout de la lorgnette, via les drames qui se produisent en bout de course, en Méditerranée. De nombreuses migrations régulières ont lieu partout dans le monde, et une longue errance en Afrique précède souvent la traversée en Libye. 

Ne nous reste-t-il qu’à accepter la fatalité d’un tel phénomène ?

Non, mais la première des choses à faire est d’accepter le caractère structurel de ces migrations. On peut s’en lamenter, essayer de les limiter, cela ne changera rien. Il est donc nécessaire d’essayer d’en tirer le meilleur pour les migrants, les sociétés d’accueil et les sociétés d’origine, l’idéal étant d’opter pour une migration choisie plutôt que contrainte et forcée. Nous devons aussi déployer des stratégies d’adaptation dans les zones les plus touchées par le changement climatique, et arbitrer entre les zones à protéger. Après Katrina, certaines voix avaient émis l’hypothèse de ne pas reconstruire La Nouvelle-Orléans, qui est très exposée, pour la déplacer ailleurs. Actuellement l’Indonésie y songe pour Jakarta. 

Politiquement le sujet reste sensible… Comment l’expliquez-vous ?

Notre monde est aussi globalisé que fragmenté : il compte aujourd’hui plus de 40 000 kilomètres de murs et de barbelés (soit plus d’une fois le tour de la Terre), avec environ soixante pays dont au moins une frontière est murée ou clôturée. Nous sommes à l’aube d’un changement majeur et, alors que ces migrations interrogent la distribution mondiale de population, ce problème reste un tabou politique absolu. Mais comment résoudre la question climatique avec un cadre international qui reste inadapté pour traiter de ces questions d’asile et de migration ? Nous restons aujourd’hui prisonniers du sacro-saint concept d’État-nation, une vision de la souveraineté nationale héritée du traité de Westphalie qui date du xviie siècle. Or le xxie siècle bouscule le concept d’identité nationale et la notion de frontière, les populations ne restent plus aujourd’hui attachées à un territoire. Les migrations ne sont pas une anomalie ou un problème à résoudre, elles ne disparaîtront pas avec des murs ou des politiques de développement.

Des solutions existent pourtant. Pouvez-vous nous en parler ?

Il n’y a pas de grande solution générale, mais une multitude de solutions locales ou nationales. Citons les systèmes de micro-assurance entre paysans, les revenus de remplacement pour pallier les mauvaises récoltes, la mise en place de passeports de transhumance par la commission de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) pour laisser le bétail circuler entre les frontières, etc. Dans les pays en développement, les choses avancent plus vite que ne le croient les pays du Nord. Il reste beaucoup à faire, mais de nombreux gouvernements, dans ces pays, sont au fait de ces enjeux.

À titre personnel, que présagez-vous ?

Notre monde va au-devant de tensions de plus en plus fortes sur la question des frontières, avec une pression de plus en plus intense à la migration internationale entre pays en développement. Les crispations vont sans aucun doute se renforcer sur les frontières, avec des logiques de fermeture accrue… Pour nous en sortir, l’ordre mondial devrait intégrer la Terre comme un sujet de politique, et non plus comme un décor de politique. Si nous n’en venons pas naturellement à cette politique de la Terre, c’est elle qui nous y forcera.  

Propos recueillis par ANNE-SOPHIE NOVEL

 

Déplacements dans le monde causés par des catastrophes Naturelles (2008-2013)

 

 

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