Contrepied

Réparer et revaloriser

Portrait d’instituteur, France, 1980 © Bernard Descamps / Agence VU
Portrait d’instituteur, France, 1980 © Bernard Descamps / Agence VU

Je me souviens d’une discussion avec Michel Rocard, alors Premier ministre de François Mitterrand, au cours d’un petit-déjeuner où il avait convié à Matignon quelques intellectuels pour parler sans langue de bois. 

À l’époque, comme aujourd’hui, j’étais scandalisé par le salaire des enseignants, particulièrement celui des instituteurs. Je dis à M. Rocard : « Vous qui êtes un homme du renouveau, courageux et concret, pourquoi ne pas doubler le salaire des enseignants des écoles primaires et, dans la foulée, de l’ensemble des enseignants, sans oublier le secteur de la santé où les infirmiers et aides-soignants sont payés une misère, sans oublier aussi les éboueurs qui ramassent nos déchets et nous permettent de vivre dans une hygiène de qualité ? » 

Ma naïveté n’avait d’égale que ma sincérité. Rocard prit au sérieux ma question et me dit sur un ton amical : « Mais si je fais ça, les autres secteurs de la société sortiront dans la rue réclamer la même chose, et puis aucun ministre du Budget ne suivra… »

Je voulais juste attirer son attention sur des inégalités touchant des personnes qui, sans la vocation, seraient allées ailleurs gagner décemment leur vie. 

Tout le monde en convient : l’école est la base de tout. Valoriser ce travail qui prépare des générations à l’étude et à la vie serait non seulement normal et juste, mais fondamental, car c’est un travail inestimable quand il est fait avec compétence et avec passion. Certains pays européens l’ont compris et rémunèrent leurs enseignants bien mieux que la France. 

Une de mes nièces, après avoir fait sciences politiques et sciences économiques à Paris, vient de passer le concours de maîtresse d’école primaire. C’est sa vocation, son idée fixe, sa passion. Quand je lui parle du salaire, elle dit : « Oui, je sais, je serai mal payée mais je serai heureuse car je ferai ce que j’ai toujours rêvé de faire ! »

Elle m’a montré l’échelle des salaires : elle sera payée la première année (après la formation) un salaire brut de 2 067 euros ; après dix ans, ce salaire atteindra 2 306 euros brut ; après vingt ans de carrière, 2 765 euros ; et après trente ans, 3 777 euros.

Évidemment, ce n’est pas l’argent qui motive les centaines de milliers d’enseignants et d’enseignantes. Nous gardons tous dans un coin de notre mémoire le souvenir de notre première maîtresse d’école ou celui de notre prof de maths. Nous sommes tous, à des degrés divers, marqués à vie par un homme ou une femme qui nous a appris quelque chose sur les bancs de l’école ou du collège (n’est-ce pas Emmanuel !). On peut dire, même si on exagère un peu, que tout se décide là, tout se passe durant ces jours où l’on découvre le tableau noir derrière l’homme ou la femme désignés pour nous transmettre un savoir et, plus encore, une éthique, une morale, un appétit d’apprendre, une curiosité, une volonté de nourrir notre esprit. 

Vivre à Paris avec moins de deux mille euros est de l’ordre de l’acrobatie. Cela, les responsables de l’économie devraient le savoir et y réfléchir. 

Non seulement il faudra revaloriser ce secteur de la fonction publique, mais il faudra aussi le réparer, lui donner le rang et la place qu’il mérite, car il s’agit de la base, des fondations, de ce qui permet de former des citoyens dignes, cultivés, responsables. 

Si l’école tombe malade, si elle est bancale, c’est toute la société qui tôt ou tard en subira les conséquences souvent dramatiques. Il ne s’agira pas d’être généreux, mais d’être juste et conscient de l’importance fondamentale de l’école publique et qu’on ne peut pas bien faire son travail et vivre avec un salaire qui avoisine le SMIC. 

[…]
Haut de page

Tous les numéros du 1

Sommaire
Repères illustrésQui sont les smicards ?