Témoignage

« Quand tu es pauvre, tout imprévu est une catastrophe ! »

Chaque jour, je compte l’argent qu’il me reste pour finir le mois. Pas besoin de tenir mes comptes, j’ai tout en tête. C’est comme ça depuis un an, depuis que je gagne le SMIC. Je travaille pour une famille : je vais chercher leurs enfants à l’école, je fais un peu de ménage, du repassage, de la cuisine. C’est un travail à mi-temps, dix-huit à vingt heures par semaine, pour lequel je gagne en moyenne 700 euros par mois. Je touche aussi 500 euros d’allocations, une prime d’activité de 57 euros et une aide au logement de 200 euros. Une fois le loyer, les charges, l’assurance de la voiture payés, il me reste autour de 500 euros pour vivre : pour manger, m’habiller, payer l’essence. Je suis à découvert tous les mois, de 600 à 700 euros. Heureusement, j’avais réussi à négocier avec ma banque un découvert de 1 200 euros à l’époque où j’avais un train de vie différent. J’étais mariée à un homme dont le salaire mensuel était de 7 000 euros et je ne travaillais pas. Nous avons divorcé et je suis tombée malade. Il a fallu que je travaille pour subvenir à mes besoins. Mais aujourd’hui, je suis épuisée.

Il y a quelques mois, je vivais en colocation avec mes enfants, on se partageait le loyer. Maintenant, je vis dans un HLM, au bord de la mer. J’ai beaucoup de chance, il est relativement grand. Mais c’est dur, car ce n’est pas mon mode de vie. J’ai besoin de la nature, de mon jardin… Ici, je suis enfermée. J’ai du mal à supporter de vivre si proche des autres, tous entassés dans un grand immeuble.

Bien sûr, ce n’est pas ce qu’il y a de plus pénible. Le plus dur, ce sont les sacrifices. La vie au SMIC n’est faite que de cela. Je ne peux plus partir en vacances, par exemple. C’est la rentrée, et je suis à bout de nerfs. La voiture aussi, c’est compliqué. La mienne, mes parents me l’ont donnée. Chaque fois que je veux leur rendre visite, ou aller voir mes enfants, je dois réfléchir : ai-je assez d’essence ? Souvent, je dois renoncer. Et puis, il ne faudrait pas qu’elle tombe en panne. Quand tu es pauvre, tout imprévu est une catastrophe ! Ça fiche l’équilibre en l’air. C’est pareil pour tout : si tu as un problème de machine à laver, il faut connaître des gens qui peuvent t’aider. Il faut avoir un réseau et être hyper débrouillard. Faire les choses autrement. Heureusement que ma famille est là pour m’aider, je ne sais pas comment je ferais sans elle. Je ne peux même plus leur faire de cadeaux d’anniversaire. À Noël, tout ce que je peux leur offrir, c’est mon aide en cuisine.

Je vois quand même des points positifs dans ce changement de vie. Dans un premier temps, j’ai dû repenser mes habitudes alimentaires. Je suis quasiment devenue végétarienne. La viande et le poisson étaient trop chers, et pas terribles pour la santé. Je mange beaucoup de fruits et légumes, que m’offrent régulièrement mes amis qui ont des potagers. Dans les AMAP, les paniers à 10 euros me tiennent la semaine. Et puis il faut dire aussi que je jeûne deux jours par semaine ! Ça fait des frais en moins… C’est le manque de moyens qui m’a poussée à réfléchir à un mode de consommation différent, et je me suis rendu compte que ça pouvait être bon pour ma santé. C’est important la santé, quand on est au SMIC. J’ai eu un pépin de parodontie la dernière fois… et ça, c’est pas remboursé par la Sécu ! J’ai aussi changé ma façon de m’habiller. Comptoir des cotonniers, c’est fini. Je vais dans les magasins d’occasion. Éthiquement, c’est mieux. Aujourd’hui, je porte un beau jean Levis qui m’a coûté 30 balles et qui a été à peine porté. Pour ce qui est des loisirs, tu oublies. Je passe beaucoup de temps à marcher en forêt, ça me fait du bien. Je ne peux plus m’acheter de livres, mais la famille pour laquelle je travaille m’autorise à en emprunter dans sa bibliothèque. J’apprends à me contenter de moins. Si je vous dis tout ça, c’est parce qu’il faut trouver un peu de positif pour pouvoir tenir le coup.

La vérité est que je ne me suis jamais faite à cette nouvelle vie. Je sais que je ne pourrai pas continuer comme ça encore longtemps. J’ai compté sur la chance, jusque-là, pour me tirer des situations complexes, et sur mes proches, mais ils ne savent pas tout. Il existe des solutions, et je les envisage. Je connais une femme qui vit dans un endroit bien particulier, un collectif, à la frontière suisse. C’est un grand terrain de camping, sur lequel sont installés des caravanes, des chalets… et des yourtes ! Pour 25 000 euros, tu peux en avoir une superbe de 60 mètres carrés. Le terrain coûte 150 euros par mois et tu bénéficies d’un immense jardin en permaculture, pour lequel chaque habitant donne un peu de son temps mais profite des récoltes. Les gens sont solidaires, l’endroit est magnifique, au grand air. Oui, j’envisage cette vie-là. 

Propos recueillis par Manon Paulic

 

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