Récit

Paroles

C’est pas aujourd’hui qui m’inquiète. Aujourd’hui, je m’en sors. Enfin, c’est pas simple quand même. Non, ce qui m’inquiète, c’est demain. Quand je serai en retraite. J’ai déjà pas grand-chose mais à la retraite, j’aurai encore moins. Alors là. En plus avec l’âge, tous les problèmes qui arrivent, la santé, et tout. Je ne sais pas comment je ferai. Ça me fait peur. Je préfère ne pas y penser. Vous me direz, il y a tellement de malheureux dans le monde.

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Vous croyez que j’ai le choix ?

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Vous savez ce que ça veut dire SMIC ? Salaire de Merde Imposé aux Couillons. Et moi j’en fais partie des couillons. Ça vous va comme réponse ?

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Quand vous vous dites, voilà, je viens de faire une heure de travail. Et pas une heure facile. Une heure de travail pénible quand vous êtes dans mon secteur. Donc vous vous dites, j’ai fait une heure. Vous avez déjà mal aux épaules, ça vous lance dans les côtes. Vous commencez à le sentir ce corps, vous n’êtes plus tout jeune. 46 ans, c’est plus tout jeune. Vous avez fait une heure, et qu’est-ce que vous tenez dans votre main, même pas huit euros. Quelques pièces quoi. Quatre pièces de deux. J’ai l’impression que je retourne en enfance quand je pense à ça, quand ma grand-mère déposait des pièces dans ma paume quand j’étais allé lui faire une course. J’avais l’impression que c’était une fortune. Je courais acheter des bonbons. Mais là, aujourd’hui, après mon heure de travail, qu’est-ce que je peux acheter avec mes huit euros ? 

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De toute façon, vous trouverez toujours des gens qui ne sont pas contents. Vous en connaissez vous des gens qui diront qu’ils sont assez payés ? Moi pas. Tout le monde veut toujours plus. Même ceux qui roulent sur l’or. Surtout ceux-là d’ailleurs. On se demande ce qu’ils en font de leur fric. Peut-être qu’ils le bouffent. Il faudrait analyser leur merde pour savoir. En ce qui me concerne, je fais avec. Je suis déjà bien contente d’avoir ça. Je compte. À l’école j’étais nulle en calcul. Maintenant je suis une championne. Bien obligée. J’en passe du temps à faire des additions, des soustractions. Des soirées entières des fois. Ça m’angoisse et ça me calme à la fois. C’est bizarre. Je suis toute contente quand à la fin de mes comptes je vois que ça va aller. Je suis pas exigeante : ce qui serait bien, ce serait disons deux cents euros de plus par mois. Deux cents euros, c’est pas la lune, mais pour moi ce serait le Pérou.

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Je n’ai pas envie de vous répondre.

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Je ne sais pas qui décide du SMIC. Sans doute pas des gens qui sont payés au SMIC. Ça doit être des types dans un bureau à Paris, qui se mettent autour d’une table et qui disent « 6 euros 32, c’est vraiment trop peu, mais 9 euros 87, là, c’est beaucoup trop, beaucoup beaucoup trop ». Alors il y en a un autre qui lance : « Et 8 euros 04, ou 03, qu’est-ce que vous en pensez ? » Là tous ils le regardent. Il y en a un qui dit qu’avec ça ils vont dans la bonne direction. Ils parlotent encore pendant des heures et puis finalement ils se mettent d’accord sur 7 euros 52. Ils sont tous contents. Ils se congratulent. « On y est arrivé ! 7 euros 52, c’est formidable ! Allons déjeuner maintenant ! » Et ils vont dans un restau dans lequel avec 7 euros 52, tu n’as même pas une demi-entrée. Je vois ça comme ça. J’aime bien me faire des films.

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La vraie question, c’est pas « Est-ce qu’on peut vivre avec le SMIC ? », c’est pourquoi ça pète pas. Pourquoi tous ceux qui ne peuvent pas joindre les deux bouts ne sortent pas dans la rue pour tout casser ?

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Je vais vous dire une chose. C’est pas tout à fait une réponse à votre question, mais quand même : la France qui se lève tôt c’est aussi celle qui meurt tôt. Au final, elle coûte très peu cher cette France-là, en salaire et en retraite. Vous m’avez compris ?

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Quelquefois, quand j’ai tout payé, il me reste 50 ou 60 euros. Je les mets de côté. Pas cette année parce que je n’ai pas encore assez, mais l’an prochain si ça va, ça pourra faire une semaine de vacances. Je n’ai jamais vu l’océan. J’aimerais bien.

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C’est pas un salaire. C’est un kit complet : muselière et chaîne. C’est pas assez pour vivre, mais c’est trop pour se révolter. Les mecs dans le temps, dans les révolutions, ils n’avaient rien à perdre : soit ils crevaient sur les barricades, soit ils crevaient de faim dans la rue. C’était du pareil au même. Alors ils y allaient et au moins ils se défoulaient. Aujourd’hui, chacun a quelque chose à perdre, même si c’est pas grand-chose. Et puis quand tu as le SMIC, c’est que t’as du taf. Beaucoup n’en ont pas. Et si t’as le SMIC, tu passes pour un Bill Gates pour un mec qui a le RSA, et celui qui touche le RSA il est regardé comme un privilégié par celui qui est à la rue. Donc, ce qui ne se dit pas mais qu’on entend c’est : quand vous avez la chance d’avoir 1 200 euros par mois, qu’est-ce que vous nous faites chier à pleurnicher que c’est pas assez ? Vous devriez au contraire remercier, courber bien le dos, écarter encore plus les fesses pour vous faire bien enculer par ceux qui profitent de vous. Voilà comment ça marche.

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Et vous, vous pourriez ? Vous ne voulez pas essayer, pour voir comment ça fait ? Non ? Alors arrêtez de nous emmerder et de nous regarder comme des bêtes curieuses !

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Je fonctionne comme les vieux. J’avais vu ma logeuse faire ça. Je me moquais d’elle à l’époque. Elle se faisait des enveloppes qui correspondaient à ses dépenses. Elle répartissait sa petite pension en liquide dedans. Chaque mois. Je fais pareil. Je retire tout à la banque quand le salaire est viré. Je mets les billets dans les enveloppes, « nourriture », « transports », « loyer », « vêtements », etc. Comme ça, je vois. Je vois que ça file. Et quand il n’y a plus rien, il n’y a plus rien. C’est ça la réalité.

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Bien sûr qu’on peut vivre. Mais tout dépend ce que vous appelez vivre.

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Vous imaginez combien de pains au chocolat version Jean-François Copé ça fait un SMIC ? Plus de 8 000 ! C’est pas le bonheur ça ? Ah on peut s’en faire péter la panse ! Bon, d’un autre côté, avec un SMIC on a juste les moyens d’acheter une jambe de pantalon d’un costume offert à Fillon, ou une petite séance de maquillage façon Macron, ou encore à peine deux heures en business class à côté de Mélenchon, qui se vante de ne voyager que comme ça, avant qu’on vous jette de l’avion. Alors c’est sûr, vu comme ça, ça calme !

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J’ai toujours une drôle d’impression. Au début du mois, c’est comme si je marchais sur du plat. Tout va bien, mais à mesure que les jours passent, le sol se met en pente. Ça monte. Après le 15, je commence à avoir du mal à avancer. Après le 20, c’est de plus en plus raide. Et vers le 25, 26, je m’agrippe. C’est devenu une paroi. Je m’accroche comme les gens qui font de la montagne. J’ai peur de tomber. Je sens que je vais tomber, m’écraser tout en bas. Et puis le 30 ou le 31 arrive. La paie est virée. Tout redevient plat. Je souffle. Et c’est reparti. Ça recommence. Ça fait des années que ça dure. Il me reste encore des années. Avec la même chose. La même angoisse. J’en ai parlé un jour à mon médecin.

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Elle est indécente votre question. 

 

Illustration Stéphane Trapier

 

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