La voix du poète

La querelle du riche et du pauvre

Chamfort (1740-1794)

Le riche avec le pauvre a partagé la terre,
Et vous voyez comment : l’un eut tout, l’autre rien.
Mais depuis ce traité qui réglait tout si bien,
Les pauvres ont parfois recommencé la guerre :
On sait qu’ils sont vaincus, sans doute pour toujours.
J’ai lu, dans un écrit, tenu pour authentique,
Qu’après le siècle d’or, qui dura quelques jours,
Les vaincus, opprimés sous un joug tyrannique,
S’adressèrent au ciel : c’est là leur seul recours.
Un humide député de l’humble république
Au souverain des dieux présenta leur supplique.
La pièce était touchante, et le texte était bon ;
L’orateur y plaidait très bien les droits des hommes :
Elle parlait au cœur non moins qu’à la raison ;
Je ne la transcris point, vu le siècle où nous sommes.
Jupiter, l’ayant lue, en parut fort frappé.
« Mes amis, leur dit-il, je me suis bien trompé :
C’est le destin des rois ; ils n’en conviennent guères.
J’avais cru qu’à jamais les hommes seraient frères :
Tout bon père se flatte, et pense que ses fils,
D’un même sang formés, seront toujours amis.
J’ai bâti sur ce plan. J’aperçois ma méprise.
Je m’en suis repenti souvent, quoi qu’on en dise ;
Mais, soumis à des lois que je ne puis changer,
Je n’ai plus qu’un moyen propre à vous soulager.
Je hais vos oppresseurs : les riches sont barbares ;
Ils paraîtront souvent l’objet de mon courroux ;
Mécontents, ennuyés, prodigues, vains, bizarres,
Ce sont de vrais tourments : mais le plus grand de tous,
C’est l’avarice ; eh bien ! je vais les rendre avares :
C’en est fait, les voilà pauvres tout comme vous. »
Ainsi fit Jupiter. Les dieux ont leur système.
Mais, soit dit sans fronder leur volonté suprême,
Je voudrais que le ciel, moins prompt à nous venger,
Sût un peu moins punir, et sût mieux corriger.

 

« Tel joue au riche qui n’a rien, tel fait le pauvre qui a de grands biens », nous enseigne Salomon dans la Bible. Mais c’est là une leçon de roi dont on peut discuter l’à-propos. Et Chamfort, dans l’apologue ci-dessus, ne s’en prive pas. Il y fait appel aux dieux de la Rome antique, comme un siècle plus tôt La Fontaine dans Les Grenouilles qui demandent un Roi. Mais, contrairement à l’illustre fabuliste, il ne nous conseille pas de supporter le joug des tyrans. L’époque a changé. Si l’ironie des vers est souriante comme l’esprit des salons, le propos est déjà celui d’un révolutionnaire. Convaincu que « l’aisance du pauvre fait partie de l’opulence du riche », Chamfort l’aristocrate se battra contre les privilèges de sa classe. Ami de Mirabeau, il multipliera les articles et les pamphlets contre l’Ancien Régime, adhérera au club des Jacobins avant d’être inquiété durant la Terreur. C’est que l’auteur des célèbres Maximes et pensées prisait la liberté avant tout. Presque seul au milieu de tant d’esclaves, lui savait dire non. Son œuvre allie le mépris d’une noblesse vaniteuse et amorale à un humanisme pessimiste. Sans que son admiration de la raison ne lui fasse oublier la réalité des passions. C’est peut-être en cela qu’il nous reste proche. Parce que sa sévérité s’adresse surtout à lui-même. Et que, parmi tous ses besoins, il retranche d’abord ceux de l’amour-propre. Quelle exigence ! « La nature ne m’a point dit : ne sois point pauvre ; encore moins : sois riche ; mais elle me crie : sois indépendant. » 

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