La voix du poète

« Qu’est-ce que le progrès ? »

Victor Hugo (1802-1885), Extrait de Dieu, poème inachevé publié à titre posthume en 1891

Sans titre,
Thomas Müller, 2005
© Centre Pompidou, Mnam-cci, Dist. Rmn-Grand Palais / Georges Meguerditchian © Adagp, Paris 2017
Sans titre,
Thomas Müller, 2005
© Centre Pompidou, Mnam-cci, Dist. Rmn-Grand Palais / Georges Meguerditchian © Adagp, Paris 2017

… Qu’est-ce que le progrès ? un lumineux désastre,
Tombant comme la bombe et restant comme l’astre.
L’avenir vient avec le souffle d’un grand vent ;
Il chasse rudement les peuples en avant ;
Il fait sous les gibets des tremblements de terre ;
Il creuse brusquement sous l’erreur qu’il fait taire,
Sous tout ce qui fut lâche, atroce, vil, petit,
Des ouvertures d’ombre où le mal s’engloutit.
Va, lutte, Esprit de l’homme ! il ne faut pas qu’on aille
S’imaginer le bien de facile trouvaille.
Le bien étonne ; et l’âme a peur en le créant ;
Il a la majesté suspecte du géant
Quand, écumant, avec une rumeur confuse,
Il sort, lion de l’antre, ou vague de l’écluse.
Oui, le bien est une eau qui monte dans la nuit ;
Il monte, il est torrent du passé qu’il détruit,
Il est le châtiment ; il vient ; pas de refuge ;
Il monte, il est marée ; il monte, il est déluge !
Sombre inondation de bonheur ! ô terreur,
Dit l’homme ! Et le génie, indomptable éclaireur,
Crie : Ô joie !…

 

« Le progrès, c’est le pas même de Dieu », proclamait Victor Hugo en 1855, avant de terminer sa harangue par l’ambitieux appel : « Vive la République universelle ! » C’est dire que son optimisme tient de la foi déiste plutôt que des réalités de l’époque. Car le poète vit alors en exil à Jersey, d’où il dénonce le bellicisme de Napoléon III. Mais, pour celui qui croit en l’épanouissement des citoyens de siècle en siècle, jamais « rien ne pourra troubler le parallèle, / Entre l’ordre céleste et l’humaine raison ». Ainsi, dans le recueil Dieu, qui suit La Légende des siècles et La Fin de Satan, la quête spirituelle se mêle à un éloge du progrès social et de la science. Comme si tout venait ensemble et que le savant portait en sans-culotte du savoir « la tête échevelée / De la nuit sombre au bout de sa pique étoilée ». Faut-il pour autant accepter que le bien contienne tant de mal, et que la providence passe par tant de souffrances ? Dans la vingtaine d’alexandrins reproduits ci-dessus, Victor Hugo met à contribution le vent, la terre et l’eau, les astres même, pour faire du progrès un paradoxe : un « lumineux désastre », une « sombre inondation de bonheur ». Et le génie, le seul à même de comprendre cette apparente catastrophe qu’est une révolution. Marche, répète-t-il, avance, « accepte l’incendie invincible du jour ». Un siècle et demi plus tard, et nombre de guerres, on peut douter de cette métaphysique qui fait couler la lumière même de l’échafaud. 

 

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