Reportage

Le complexe du parthénon

Les enfants de star vous le diront, grandir dans l’ombre d’un ­parent célèbre n’est pas facile. À l’échelle d’une société, comment se développer dans l’ombre portée d’une civilisation majeure, écrasante ? Comment les ­Athéniens, plongés dans une crise économique sans précédent, peuvent-ils tirer parti de leur prestige perdu ? 

Deux millénaires après son apogée, Athènes lègue à son peuple un lourd héritage culturel. Si la civilisation européenne continue, comme l’écrivait Jacqueline de Romilly (1913-2010), de « respirer l’air de la Grèce sans le savoir à chaque instant », pour ses héritiers directs il s’agit d’une autre histoire. L’époque classique du ve siècle avant J.-C., celle de la naissance de la démocratie, pèse à présent sur eux à la façon d’un passé mal connu dont ils cherchent à s’affranchir. 

« Nous voulons être appréciés pour ce que nous sommes et ce que nous représentons aujourd’hui, explique Costas Varotsos, sculpteur athénien. Le problème, c’est que nous avons ­encore du mal à savoir qui nous sommes vraiment. » Un malaise installé depuis longtemps : tiraillée entre son héritage oriental et ses attaches occidentales, la Grèce souffre depuis la fin de ­l’Antiquité d’un mal identitaire. L’occupation ottomane a correspondu à une réelle rupture avec l’époque classique, ­mettant fin à la transmission des ­savoirs de l’Antiquité et privant la Grèce de son passé ancien. 

Dès le xviiie siècle, l’Europe s’approprie cette culture à travers la philosophie des Lumières. Plus tard, c’est au tour de Lord Byron (1788-1824) de s’inspirer dans bien des poèmes de la mythologie. Finalement, cet héritage antique finit par échapper à la Grèce. Selon Takis Theodoropoulos, auteur de L’Invention de la Vénus de Milo, les Grecs éprouvent à l’égard de leur héritage un sentiment de dépossession et de profonde incompré­hension. « L’étude de la culture classique se marginalise de plus en plus, notamment à l’école où elle est devenue l’affaire des spécialistes, explique l’écrivain. En se détournant de cette formation pour se moderniser, l’école a fini par se barbariser et engendre une grande ignorance. » Une méconnaissance qui ouvre la porte aux récupérations politiques, alimentant notamment les théories d’extrême droite. 

« C’est à cause de cette ignorance de la population grecque que le parti néonazi Aube dorée a pu faire progresser son influence. Au début, le mouvement se réclamait du national-socialisme ­allemand. Depuis quelques temps, il prétend puiser son caractère militariste et raciste de Sparte. C’est en ­partie juste, mais l’Antiquité ne se réduit pas à cette image. Et ils sont ­parvenus à installer cette idée dans l’esprit des citoyens. » 

Pour autant, l’héritage classique n’a jamais réellement disparu de la production artistique et littéraire grecque, et demeure une source de fierté pour le pays. Il a notamment occupé une place de choix dans les œuvres des poètes Georges Seferis ou Odysseas Elytis, tous deux prix Nobel de littérature en 1963 et 1979. Mais la crise économique qui affecte le pays depuis six ans a fait naître de nouvelles sources d’inspiration et favorisé un rapport à l’art différent. 

 « Les artistes se sentent abandonnés par le gouvernement, l’économie, et par l’Europe, constate Costas ­Varotsos. Ce sentiment est à la fois tragique et fécond : seul au monde, au milieu de l’océan, on se retrouve face à soi-même. Alors on n’a pas le choix : il faut grandir plus vite ou mourir. » Et dans ce contexte, renouer avec les liens fondateurs de sa civilisation peut être un vrai repère. Le sculpteur, qui fait partie des exceptions, cherche par son travail à rétablir le dialogue avec cette culture antique. « C’est une référence très importante pour moi. Lorsqu’on est perdu, on cherche des points d’ancrage. C’est une période difficile pour le pays. Généralement lorsque l’on a des problèmes, on se tourne vers ses parents. C’est notre mère qui peut nous aider à dépasser ces difficultés. Voilà pourquoi elle prend une place si importante dans mon travail. »

Pour Costas Varotsos comme pour ­Takis Theodoropoulos, il faudrait utiliser les outils d’hier pour lire et comprendre le monde d’aujourd’hui. « Il s’agit de deux Grèce bien distinctes, mais les penseurs de l’époque ont développé une pensée, une grille de lecture du monde intemporelle qui pourrait éclairer la société actuelle, ajoute le sculpteur. Nous aurions tout à gagner à nous replonger dans les connaissances que ces penseurs nous ont laissées. C’est d’une Renaissance dont nous avons besoin, pour recréer le lien avec notre héritage et repartir sur des bases solides. »  

 

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