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Le journaliste et le jardinier

Les médias ont une mission impossible, quel que soit le régime politique : informer. En démocratie, le journaliste est aux ordres du capital. En dictature, à ceux du pouvoir. Quelques héros refuseront toujours d’obéir. Dans 95 % des cas, ils se retrouvent en prison. En démocratie, celle de Pôle emploi. Je préférais quand on disait ANPE. Le Pôle, c’est froid, un peu comme le chômage. Et pourquoi accoler le mot « emploi » à un endroit où on va quand on n’en a pas ? Il n’y a pas de barreaux à Pôle emploi : difficile néanmoins d’en sortir. En dictature, les choses sont plus simples : la porte de la cellule est fermée à clé. Pour revoir le jour, il faut monter dans un hélicoptère qui survolera la mer et d’où on vous jettera sans parachute ni bouée.

Le journalisme est un métier impossible, sauf si on décide de le faire mal. Ou alors on évite la rubrique politique : la seule surveillée par le propriétaire du journal ou le ministre de l’information du dictateur. Sans la lire car elle exprime soit les idées du propriétaire, soit celles du ministre. Les articles politiques : du gris que les lecteurs avalent sans sourciller car c’est celui qu’ils ont dans la tête. Les critiques gastronomiques sud-américains et nord-coréens ont un point commun : ils sont encore vivants. Il y a aussi la planque des pages culture, mais c’est un territoire journalistique moins sécurisé : il ne s’agirait pas de dire du bien d’une œuvre opposée à l’idéologie dominante ou favorable à celles qui sont dominées. On vous tomberait dessus. À coups de textos en démocratie et à coups de matraque en dictature.

L’idéal : la rubrique sport. Tout le monde aime le sport, même les salauds. C’est parce que tout le monde a eu une enfance. Un but n’est pas discutable, et quand un arbitre se trompe, ce n’est pas politique. On en conclura que le journaliste est un martyr dont les minces consolations sont les notes de frais et les voyages gratuits. Critiquer les médias revient en quelque sorte à se moquer du Christ crucifié sur le mont Chauve. Les médias ne peuvent pas faire mieux car les journalistes ne peuvent pas faire grand-chose.

L’information ne leur étant pas autorisée, les médias recourent aux révélations, voire aux dénonciations. Un homme politique aurait l’obligation d’être irréprochable, on se demande pourquoi. Il ne devrait pas mentir alors que c’est sa fonction. On attendrait d’un politicien, dans une société développée comme dans une société enveloppée, la rigueur d’une sœur tourière, lui qui vit dans le contraire d’un couvent : un bordel. Faute de pouvoir être perspicace, les médias ont décidé d’être ombrageux. Qu’ils soient mal payés dans la presse écrite, bien payés à la radio ou inondés de pognon à la télé, les journalistes de gauche comme ceux de droite ont le même objectif : mettre à jour les abus financiers de la classe politique. Ne pouvant discuter des idées, ils inspectent les comptes bancaires. Rien qui fasse plus plaisir que les privilèges, ça a été même le nom d’une boîte de nuit quand j’étais ado et n’allais pas en boîte de nuit. Chacun se félicite des siens dont il se vante et est jaloux de ceux des autres dont il se plaint. L’hôtesse d’Air France qui voyage sans payer l’avion pendant ses congés reprochera au parlementaire de disposer à sa guise de fonds fournis par la loi comme le billet d’avion est offert à l’hôtesse par la compagnie aérienne. En voyage de presse au Brésil ou au Kenya, payé par une grande marque de montres ou de vêtements, les journalistes passeront une bonne partie du séjour à s’indigner des cadeaux de montres et de vêtements faits à un ancien Premier ministre. Heureux dans leurs longues vacances scolaires qui sont le privilège du corps enseignant, les professeurs ne supportent pas les salaires des footballeurs de L1.

La présente campagne électorale a ceci d’étrange : il s’y passe des choses. On est tellement habitué qu’il ne se passe rien aux élections. Une fois c’est la gauche, une fois c’est la droite. On fête le truc sur les Champs quand c’est la droite qui gagne, à la Bastille quand c’est la gauche. Au bout de six mois, tout le monde est déçu, tout le monde se plaint. Les médias craintifs et obéissants suivent le mouvement. Les journalistes sont sur les dents. Ont-ils été assez agressifs, indépendants ? Cette agressivité de surface, cette indépendance de façade qui leur permettent de ne rien mettre en cause.

Au printemps 17, tout se casse, se détraque. Les favoris des primaires sont battus, les gagnants des primaires aussi. Se détachent les trois candidats qui ont sauté la primaire, sont passés directement au secondaire. Trois surdoués du sexe politique : la blonde qui a baisé la droite, le trotskiste qui a baisé le PC, et le banquier qui a baisé le PS. Les médias n’ont eu aucune influence sur cette recomposition anarchique du paysage électoral : ils l’ont suivie comme ils ont pu, en en faisant trop puisqu’ils ne faisaient rien. Ils ne créent pas l’événement : ils le suivent cahin-caha en boucle et en cohorte, comme des régiments de fourmis. Tout est important sur terre sauf les médias. Un jardinier a plus de pouvoir qu’un journaliste : il fait pousser une fleur. Ces poseurs de questions ne posent pas pour la postérité : des feuilles de calendrier chaque jour détachées. Ce qui arrive aujourd’hui en France n’a rien à voir avec l’information : c’est un lent mouvement du peuple et des élites qui, soudain, dévaleront la pente. Ou la remonteront. On sera vite renseigné. Par nous-mêmes. 

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