Témoignage

Un nouveau géant

Le Brésil fait désormais partie des grands de ce monde. Un destin longtemps ajourné, qui enfin s’accomplit. Loin d’être une idée neuve, la grandeur du Brésil est une vieille promesse. Aux yeux des siens et de ses visiteurs. Dès le milieu du xixe siècle, le Brésil a une nette conscience de sa supériorité. L’hymne national, composé en 1909, exalte ce « géant » : « Tu es beau, tu es fort, colosse impavide / Et ton avenir reflète cette grandeur. » En 1941, l’écrivain autrichien Stefan Zweig publie Le Brésil, terre d’avenir. Dans les années 1950, les envoyés spéciaux des journaux étrangers parlent du « Brésil, future puissance mondiale ». « Le Brésil peut tout abandonner sauf sa grandeur », disait le général Geisel, président au temps de la dictature militaire (1964-1985).

De fait, le Brésil est grand par son territoire et sa population. Sa taille – quinze fois la France – est le premier atout de ce pays-continent qui suscite l’hyperbole et le superlatif. Elle est une garantie historique. « Le territoire, c’est le pouvoir », résumait Rio Branco (1845-1912), fondateur de la diplomatie brésilienne. Un territoire aussi immense, où la nature regorge de ressources, est un gage de richesse et, tôt ou tard, de puissance. Vieille terre d’immigration, qu’elle soit contrainte – 4,2 millions ­d’esclaves en trois siècles – ou volontaire, le ­Brésil ­d’aujourd’hui compte 192 millions ­d’habitants. Un Sud-Américain sur deux. Sa population a décuplé en un siècle. 

Au rythme des explorations, l’économie du Brésil, largement esclavagiste, a épousé une succession de cycles d’exploitation des matières premières : au xve siècle, le bois, sur le littoral ; aux xvie et xviie, le sucre, autour de Salvador de Bahia ; au xviiie, l’or du Minas Gerais ; aux xixe et xxe, le café, à Rio puis dans l’État de Sao Paulo ; fin xixe-début xxe, le caoutchouc de l’Amazonie. Fort de son unité préservée – à la différence de l’ancienne Amérique espagnole – et de sa robuste tradition étatique, le Brésil, au xxe siècle, consolide et diversifie son économie. 

Notamment sous le long et double règne, nationaliste, populiste puis dictatorial de Getulio Vargas (1930-1945 et 1950-1954) et sous la présidence de Juscelino Kubitschek (1956-1961), le « père » de Brasilia. Visionnaire, « J.K. » veut faire progresser le Brésil « de cinquante ans en cinq ans ». Industrie, énergie, transports et intégration nationale sont ses priorités. À Brasilia, l’État recentre et refonde le Brésil. Après la longue parenthèse militaire, l’hyperinflation va empoisonner le pays pendant dix ans jusqu’au lancement en 1994 du « plan real », du nom de la nouvelle monnaie, par Fernando ­Henrique Cardoso, ministre des Finances et futur président (1995-2002). Luiz Inacio Lula da Silva (2003-2010), élu après trois tentatives manquées, lui succède à la tête de l’État. Depuis vingt ans, le Brésil était un pays émergent ; depuis dix ans, il a « émergé ». 

Le Brésil affiche aujourd’hui le septième PIB de la planète. Urbanisé à 80 %, il est en train de devenir la ferme et le grenier du monde. Deuxième producteur agricole – derrière les États-Unis – et troisième exportateur, il est en tête pour le café, le sucre, les poulets, la viande de bœuf ou le jus d’orange ; au deuxième rang pour le soja ; au troisième pour le maïs. Et ce n’est pas fini : il a en réserve 90 millions d’hectares de terres disponibles, en dehors des forêts, soit la totalité des surfaces cultivées aux États-Unis. 

Il faut voir les douzaines d’énormes moissonneuses-batteuses avancer en formation serrée dans les champs dorés du Mato Grosso pour mesurer la force de ce champion du « pouvoir vert », qui possède en outre, notamment en Amazonie, 20 % de l’eau douce du globe. Pratiquement autosuffisant en énergie, le Brésil a commencé d’exploiter les énormes gisements de pétrole en eaux très profondes – à 7 000 mètres, sous 2 000 mètres de sel – découverts au large de ses côtes. Certaines de ses entreprises énergétiques et minières, comme ­Petrobras ou Vale (acier) sont des géants mondiaux.

Au tournant des années 2000, les ­immenses besoins de la Chine enflamment les cours des matières premières. C’est tout bénéfice pour le Brésil qui devient son premier fournisseur. Son commerce extérieur bondit, sa croissance s’envole, sa monnaie se renchérit, son matelas de devises s’épaissit. À l’intérieur, les prix sont contenus, le chômage est au plus bas, et 40 millions de personnes sortiront de la pauvreté grâce à la hausse importante du salaire minimum et à la mise en place d’un programme social emblématique, « la bourse famille », une allocation attribuée aux plus indigents, soit un Brésilien sur quatre. S’il reste l’un des pays les plus inégalitaires du monde, le Brésil n’est plus ce « monument de ­négligence sociale », dont parlait l’historien britannique Eric Hobsbawn.

Pour la première fois de son existence demi-millénaire, le Brésil jouit alors d’une conjonction favorable : il est une démocratie, dotée d’une belle croissance et délivrée de l’inflation, le pire ennemi des pauvres. Il a le sentiment d’avoir un rendez-vous heureux avec l’Histoire et n’entend pas le manquer. Devenu global trader, comme on dit sur les marchés, il veut être global actor, acteur global dans un monde ouvert et multipolaire. Pour garantir son autonomie et défendre ses intérêts. 

Ce renouveau du Brésil, un homme l’a ­incarné, Lula. Grâce à son autorité naturelle, son charisme, ses dons de tribun, son pragmatisme, au service d’une entreprise d’estime de soi collective. Professeur d’optimisme, il a dopé le moral de la nation et rehaussé ses ambitions : « Nous sommes fatigués de jouer en deuxième division », répétait ce familier des métaphores footbal­listiques. ­Message reçu cinq sur cinq par son héritière politique, la présidente Dilma Rousseff, pourtant confrontée, chez elle, à une chute de la croissance et, depuis un an, à une grogne sociale attisée par les dépenses exorbitantes englouties dans l’organisation du Mondial 2014.

Imagine-t-on aujourd’hui résoudre les grands problèmes de la planète sans le Brésil ? Poser la question, c’est y répondre. Tout intéresse et concerne le géant latino : diplomatie, commerce, énergie, climat, ­espace, sport, culture. Qui reste fidèle à ses principes sacrés : souveraineté, non-ingérence, multilatéralisme, solution négociée des conflits. Le pacifisme est dans son ADN. Il n’a pas fait la guerre depuis cent cinquante ans. Échaudé par vingt ans de dictature, il s’est interdit, dans sa Constitution (1988), de recourir à l’arme nucléaire. Les avions et les sous-marins dont il a besoin, surveilleront son immense territoire, protégeront ses côtes et son nouveau pactole pétrolier. Sa puissance régionale va de soi, sans imposer d’hégémonie. Avec ses voisins, le Brésil joue au primus inter pares.

Insatisfait d’un ordre international qu’il considère injuste, le Brésil réclame, pour lui-même, un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies et, au sein de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), la suppression des subventions agricoles en Europe et aux États-Unis, qu’il juge déloyales. Il se voit en porte-drapeau des pays émergents, au sein du G20 et du groupe des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), ces « gros » d’hier qui aspirent à être les « grands » de demain. 

Mais sa prétention à jouer les médiateurs a des limites, comme il a pu le constater en 2009 : en signant alors à Téhéran un accord nucléaire tripartite avec l’Iran et la Turquie, Lula a paru faire le jeu des mollahs tout en irritant l’Occident soucieux d’imposer rapidement des sanctions à la République islamique. L’activisme diplomatique du Brésil, en soi légitime, serait aussi plus convaincant s’il ne se traduisait pas souvent par deux poids deux mesures et par une complaisance coupable envers des régimes alliés, cubain ou vénézuélien par exemple. Il n’empêche : le Brésil a accompli l’essentiel, après des décennies d’instabilité et de repli sur soi. Il est ­reconnu, pris au sérieux et respecté comme un grand pays pacifique revendiquant avec calme et fermeté sa place sur l’échiquier mondial.

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