La voix du poète

On brûle les livres

Traduit de l’allemand par Jean-Paul Barbe. Extrait de Manuel pour habitants des villes © L’Arche Éditeur Paris 2007

Quand le régime donna l’ordre de brûler sur la place publique
Les livres pleins d’une science nocive et que partout
L’on contraignit des bœufs à traîner aux bûchers des charrettes de livres,
Un poète expulsé, l’un des meilleurs, étudiant la liste des
Livres brûlés, découvrit avec épouvante que les siens
Avaient été oubliés. Il se précipita à son bureau,
La colère lui donnant des ailes, et écrivit une lettre aux despotes.
« Brûlez-moi ! – écrivit-il d’une plume rapide – Brûlez-moi !
Ne me faites pas ce coup-là ! Ne me laissez pas de côté !
N’ai-je pas
Toujours relaté la vérité dans mes livres ? Et voilà que
Vous me traitez maintenant comme un menteur ! Je vous l’ordonne :
Brûlez-moi ! »

 

« Là où l’on brûle les livres, on finit par brûler les hommes », écrit Heinrich Heine en 1821 dans sa pièce Almansor. Le poète fait référence à l’Inquisition espagnole brûlant des corans après la reconquête de Grenade. Mais sa formule est devenue prophétique des autodafés de l’Allemagne nazie. Trois mois après que Hitler eut pris le pouvoir, le 10 mai 1933, des dizaines de milliers de livres sont jetés au bûcher. Mais pas les ouvrages d’Oskar Maria Graf. L’écrivain s’en émeut dans un article titré « Brûlez-moi ! ». Il exige que ses livres soient livrés aux flammes, plutôt que de parvenir « entre les mains sanglantes et les cervelles détraquées des bandes brunes ».  Résultat : on détruit ses écrits, on le déchoit de la nationalité allemande. C’est cet acte de courage que Bertolt Brecht met en scène dans le poème ci-dessus. Admirez comment le poète peint la situation en trois vers, avant que le rythme ne s’accélère, les sauts de ligne mettant en valeur le geste de Graf. « Brûlez-moi !» est répété trois fois. Qu’il est glorieux de faire corps avec ses écrits ! L’Allemagne semblait alors scindée entre une intelligentsia cosmopolite et une majorité nationaliste. Mais, n’oublions pas que les bûchers furent élevés par des étudiants fatigués des mondes anciens. C’est aussi la lassitude d’une partie de la jeunesse pour nos traditions culturelles qui est aujourd’hui au cœur des préoccupations. Comment relier les époques, l’urgence des uns aux habitudes des autres ? Comment toucher par l’art ceux qui ne croient plus en la politique ? 

 

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