Reportage

Les filles perdues de Prune Nourry

Men Without Women 
© Prune Nourry Studio
Men Without Women
© Prune Nourry Studio

Sur une petite place commerçante, à New Delhi, une trentaine d’hommes encercle une mystérieuse créature accroupie par terre. La sculpture en résine, baptisée Holy Daughter, a un corps de femme et une tête de vache. Ses yeux sont timidement tournés vers ses visiteurs, à moins que ce ne soit vers le ciel. 

Cette image est tirée d’une performance filmée de l’artiste Prune Nourry. En abandonnant sa créature hybride dans les rues de la capitale indienne en 2010, la plasticienne cherche à ouvrir le débat sur l’avortement sélectif. Ses « filles sacrées » attirent l’attention sur le paradoxe d’un pays où la vache, symbole de fertilité par son lait, est un animal vénéré, tandis que la fillette est considérée comme un fardeau au sein des familles. 

Chaque année, de nombreuses Indiennes choisissent de mettre fin à leur grossesse après avoir appris qu’elles n’accoucheraient pas d’un garçon. Conséquence : il naît aujourd’hui dans le pays 110 garçons pour 100 filles, quand la norme de l’espèce humaine est de 105 garçons pour 100 filles. Ce déséquilibre des sexes, qui s’est accentué depuis l’apparition de l’échographie dans les années 1970, affecte directement les hommes. « À trente, quarante, soixante ans, certains sont encore sur le marché du mariage, explique Prune Nourry. Ce sont des générations d’hommes sans femme qui s’amoncellent. »

En 2011, l’artiste « passe à l’étape suivante » en proposant à des artisans du quartier de Kumartuli, situé au nord de Calcutta, de réinterpréter sa « fille sacrée » selon leurs propres codes. Ces derniers fabriquent alors une statue blanche de six mètres de hauteur, à partir d’argile du Gange, le fleuve sacré. Quelques mois plus tard, à l’occasion de la grande fête religieuse hindoue de Durga Puja, la statue est portée dans les rues de la ville aux côtés d’autres représentations de divinités, d’un prêtre et de musiciens. La réaction des habitants dépasse les espérances de l’artiste : « Les gens l’appelaient “Gau Mata”, ce qui veut dire “vache-mère”, et se bénissaient à son passage. »

Le démographe Christophe Z. Guilmoto, chercheur à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), explique que la pratique de l’avortement sélectif est liée au caractère patrilinéaire et patrilocal de la société indienne. « La lignée familiale passe par les garçons, dit-il. Ce sont eux qui récupèrent l’héritage familial. » Dans la société indienne, ce ne sont pas les filles, mais les garçons qui assurent la protection de leurs vieux parents. Les jeunes femmes mariées rejoignent leur belle-famille. 

Conscient du danger que représente ce déséquilibre démographique, le gouvernement indien a pris différentes mesures pour empêcher cette sélection humaine. Depuis 1994, une loi régule la pratique de l’échographie en interdisant aux parents d’y recourir dans le seul but de connaître le sexe du fœtus. Cette loi a également rendu illégale l’interruption volontaire de grossesse en raison du sexe de l’enfant : en 2006, un médecin a été condamné à deux ans de prison pour l’avoir enfreinte. Des campagnes de promotion valorisant les filles ainsi que des bourses scolaires ont aussi été mises en place. La pratique de la dot est, quant à elle, proscrite depuis plus de quarante ans, « mais fait toujours partie des mœurs », raconte Prune Nourry, qui travaille à partir d’études anthropologiques. 

D’autres pays sont concernés par ce phénomène de masculinisation des naissances. C’est le cas du Vietnam, de la Corée du Sud, mais aussi de l’Arménie, de l’Azerbaïdjan ou encore de la Chine, où l’artiste a conçu le dernier volet de son triptyque sur le sujet. Pour Terracotta Daughters, elle s’est inspirée de l’armée de soldats en terre cuite enterrée auprès de l’empereur Qin Shi, dans un mausolée situé près de la ville de Xi’an. Avec l’aide d’artisans locaux, elle a donné naissance à une armée de 108 jeunes filles, toutes uniques, imaginées à partir des visages de huit vraies fillettes. Enterrées sur un terrain gardé secret, les Terracotta Daughters seront excavées en 2030, date à laquelle, selon les démographes, le déséquilibre hommes-femmes devrait atteindre son paroxysme en Chine. 

[…]
Haut de page

Tous les numéros du 1

Sommaire