La voix du poète

Les femmes

Dorothy Parker (1893-1967), Hymnes à la haine, traduit par Patrick Reumaux et Dominique Letellier, préfacé par Benoîte Groult © Phébus, 2002

Je hais les Femmes :
Elles me portent sur les nerfs.

 
Il y a les Femmes d’Intérieur…
Ce sont les pires.
Chaque instant est ficelé de Bonheur,
Elles respirent avec méthode
Et pour l’éternité se hâtent à grand pas vers la maison
Où il faut surveiller le dîner…
Il y a aussi les douces
Qui disent avec un tendre sourire « L’argent ne fait pas le bonheur »
Et ne cessent de me faire admirer leur robe
En me confiant : « Je l’ai faite moi-même »…
Et vont épluchant les pages féminines des magazines, toujours à essayer de nouvelles recettes…
Ah, que je les hais, ces sortes de femmes !
 
Et puis il y a les Petites Fleurs Sensibles,
Les Pelotes de Nerfs…
Elles ne ressemblent pas aux autres et ne se privent pas de vous le rappeler.
Il y a toujours quelqu’un pour froisser leurs sentiments,
Tout les blesse… très profondément,
Elles ont toujours la larme à l’œil…
Ce qu’elles peuvent m’enquiquiner, celles-là, à ne parler jamais que des Choses Réelles,
Des choses qui Importent Vraiment.
Oui, elles savent qu’elles aussi pourraient écrire…
Les conventions les étouffent :
Elles n’ont qu’une seule idée, partir… partir Loin de Tout !
Et moi je prie le Ciel : oui, qu’elles foutent le camp !
 
Et puis, il y a celles qui ont toujours des Ennuis.
Toujours.
En général avec leur Mari…
On est injuste avec elles,
Personne jamais ne les comprend, ces femmes.
Elles arborent un petit sourire désenchanté
Et quand on leur parle elles sursautent.
Elles commencent par vous dire que leur lot est de souffrir en silence :
Personne ne saura jamais…
Et en avant le déballage…
 
Et puis, il y a les Madame-Je-Sais-Tout.
Elles sont la peste !
[…]

 

En 1956, Dorothy Parker prétendait avoir défendu les droits des femmes alors que les bisons avaient à peine disparu de New York. Une manière de moquer sa légende, tout comme elle n’épargnait pas les personnes de son sexe, quarante ans plus tôt. Débutante passée par Vogue, elle n’avait que 22 ans quand elle fit paraître le poème ci-dessus, en août 1916, dans Vanity Fair. C’était le premier d’une série de dix-neuf textes nourris de ses agacements épidermiques. Tous fonctionnent selon le même principe : une énumération en vers libres de caractères et de mots d’esprit. Contre les Hommes, les Actrices, la Famille, les Bohèmes, etc. Bientôt, elle reprendra la chronique théâtrale du magazine : l’occasion, pour elle, d’assassiner d’un humour acide le Broadway à succès. Mais aussi de célébrer les débuts de F.S. Fitzgerald, d’Ernest Hemingway et autres compagnons de beuverie. Des écrivains qui moururent avant elle, suicidaire ratée, qui dut attendre 1967. Qui se souvenait alors de ses scénarios pour Hollywood et de ses nouvelles désabusées sur le grand amour ? Les hommes préfèrent offrir une rose parfaite plutôt qu’une parfaite limousine ; et elle vivait dans la pauvreté, cigale qui ne fut jamais frivole. Sur sa tombe figure l’épitaphe : « Excusez-moi pour la poussière. » 

 

[…]
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