Contrepied

Une triple sidération

C’était à Auschwitz, cinq ans après le génocide des Tutsis. Quittant le camp de la mort, Yolande, une rescapée, s’écriait : « De nos mains, avec nos machettes, nous avons fait mieux, et plus vite que l’Allemagne nazie, une puissance industrielle… » Plus vite, certainement : pour qu’un million de Tutsis puissent être assassinés en cent jours, il a fallu que tout le monde s’y mette. Les hommes, certes, mais aussi les femmes qui arrachaient les robes de leurs voisines, les enfants qui dénonçaient les « serpents » qu’ils avaient débusqués dans les hautes herbes ou dans les toitures. Dans les églises du Rwanda, on a même mutilé des vierges de plâtre, parce qu’elles ressemblaient aux Tutsis abhorrés, et les curés de paroisse, trébuchant sur les corps, ordonnaient : « Nettoyez-moi cette saleté. » Au Rwanda, les frontières de la nature humaine ont reculé. Désarmée, incrédule, une partie d’un peuple, la minorité tutsie, a été livrée à l’autre, ses voisins hutus, ses bourreaux. Et pendant ce temps, le monde tournait le dos. 

Durant vingt-deux ans, on a témoigné, écrit, raconté. Des bibliothèques entières, des films, des conférences… Au fil des enquêtes, des procès, les mécanismes de la « machine à tuer » ont été démontés, pièce par pièce, mais les ressorts sont demeurés dans l’ombre. Que la haine des Hutus à l’encontre des Tutsis, considérés comme des « ennemis intérieurs » dans leur propre pays, ait été attisée par les clichés coloniaux, la propagande, les complexes, tout cela est vrai sans doute. Mais cela ne suffit pas à vaincre la sidération qui nous rattrape à chaque évocation du Rwanda. 

Cette sidération est double, voire triple : il y a la cruauté, la haine débridée. Mais aussi l’abandon des victimes, le retrait des forces de l’ONU, le départ des journalistes qui s’en allèrent couvrir les premières élections démocratiques en Afrique du Sud et qui ne revinrent qu’au compte-gouttes, trois mois plus tard, pour couvrir l’épidémie de choléra à Goma, un drame humanitaire étant plus maîtrisable qu’un génocide....

Et puis, aussi, troisième sujet de sidération, il y a le rôle d’une grande puissance démocratique, la France, qui, elle, demeura présente au Rwanda. Mais pour faire quoi ? Et aux côtés de qui ? 

Qui étaient ces Français que l’on voyait, en 1993, former des miliciens au maniement des armes blanches ou qui, maquillés de noir, circulaient dans la forêt de Nyungwe ? En mars 1994, qui étaient ces hommes qui, dans les bars de Kigali, se vantaient d’être revenus « pour une mission de courte durée » ? Et dans la nuit du 6 avril 1994, alors que l’avion du président Habyarimana venait d’être abattu, pourquoi est-ce depuis l’ambassade de France qu’une voix inconnue déclara à la Radio des mille collines que c’étaient des casques bleus belges qui avaient tiré ? S’il n’y avait que ces questions-là… Pourquoi des témoins oculaires nous disaient-ils, en avril 1994 déjà, qu’ils avaient vu deux missiles partir du camp Kanombé, siège de la garde présidentielle, auquel seuls les Français avaient libre accès ? Ce que confirma vingt ans plus tard l’enquête de terrain menée par le juge Trévidic… Et pourquoi les avions français arrivant à Kigali pour évacuer les expatriés mi-avril déposaient-ils aussi des caisses d’armes sur le tarmac ? Raisons d’État, mensonges d’État…

Après 1994, c’est une guerre de basse intensité qui s’est poursuivie entre la France et le Front patriotique rwandais : il y eut les offensives médiatiques, les batailles de scoops et de démentis, les attaques diplomatiques contre un régime qui avait mis fin au génocide et refusait de plier… Il y eut des montagnes de livres, des kilomètres d’articles, le courageux voyage du président Sarkozy à Kigali. Mais jamais de vraie réponse à la seule question qui compte vraiment : pourquoi le pays des droits de l’homme a-t-il été le compagnon de route de cette entreprise de mort et pourquoi les hommes politiques, quels que soient leur parti et même leur génération, ont-ils occulté ou minimisé la responsabilité de leur État dans le dernier génocide du siècle dernier ?  

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