Point de vue

Une religion temporelle

La croissance. Mot fétiche de tous les discours politiques et économiques, qui résonne comme une incantation. Comme si, à force d’être répété, ce qu’il désigne allait enfin advenir pour guérir tous les maux de la société. La croissance apparaît donc comme un concentré de tous les espoirs, comme la condition du salut collectif. Grâce à elle, les chômeurs retrouveront un emploi, le « moral des ménages » s’améliorera et la consommation augmentera, l’assiette de l’impôt s’élargira et les déficits publics seront plus faciles à résorber. Indiscutablement, la croissance fait office de panacée. Les économistes guettent les moindres signes de son « retour » qu’ils espèrent imminent ; à leur suite, les politiques promettent les nombreux bénéfices qu’elle ne manquera pas d’apporter et assurent que l’avenir sera radieux, même s’il faut encore patienter quelque peu.

Cet engouement pour la croissance ne laisse pas d’étonner. Combien y a-t-il de concepts qui font ainsi l’unanimité, qui transcendent les clivages politiques les plus affirmés ? Le seul qui susciterait peut-être une telle adhésion serait celui des droits humains, mais celui-ci concerne des principes que l’on peut – dans nos sociétés – considérer comme acquis alors que la croissance fait l’objet d’une recherche ou d’une attente permanente. On se trouve donc face à une forme de religion, au sens donné à ce terme par le sociologue Émile Durkheim, c’est-à-dire une croyance partagée qui – au-delà des divergences idéologiques – rassemble toute la société. Voilà pourquoi il est si malaisé de faire aujourd’hui la critique de la croissance : les économistes ne s’y sont pas trompés qui, pour qualifier les temps difficiles, ont inventé l’oxymore ridicule de « croissance négative » afin ne pas troubler la communion des fidèles. Parmi eux, parler de « décroissance » serait obscène.

Cela dit, cet unanimisme peut aussi se révéler suspect. La croissance n’est-elle pas à double face ? Gagner un, deux, voire trois pour cent de PIB d’une année sur l’autre peut paraître réjouissant, mais tout le monde sait que les chiffres ne disent pas toute la vérité : on peut évidemment se rassurer en n’écoutant que les bonnes nouvelles (qui, pour une fois, font la une des médias !), mais ne serait-il pas sage de procéder à un complément d’enquête pour connaître ce que les chiffres dissimulent ? Ainsi, par exemple, toutes les études montrent que, dans les pays dits « riches », une augmentation même significative du PIB n’entraîne aucune amélioration du « bien-être subjectif moyen ». Dès lors, à quoi bon ? est-on en droit de se demander. Ensuite, on devrait s’interroger sur la répartition des « fruits » de la croissance. On apprendrait ainsi que la part de la « richesse ­nationale » consacrée aux salaires diminue par rapport à celle qui revient au capital et que, par conséquent, dans la période récente, les inégalités sociales se creusent. Faut-il vraiment s’en féliciter ? Enfin, si le PIB recense tout ce que l’on « gagne » (même si les conséquences hospitalières des accidents ou la construction de nouvelles prisons sont considérées comme des « gains »), il reste muet sur tout ce que l’on perd à cause d’une compétition effrénée : le temps que l’on pourrait consacrer aux amis ou aux personnes âgées, la santé des ouvriers et des employés minée par le surmenage, l’allongement des trajets passés dans les transports qui réduisent d’autant l’attention que l’on devrait porter aux enfants, etc.

Mais il y a beaucoup plus préoccupant encore. Depuis toujours, la recette de la croissance est bien connue : il faut transformer en marchandises la nature et les relations sociales. Faire payer ce qui était naguère gratuit : l’accès à la plage, la crèche qui remplace les grands-parents, les brevets déposés sur les semences qui font dépendre les paysans des sociétés transnationales, les formations de tous genres qui apprennent aux étudiants à se vendre, comme de vulgaires ressources humaines. Ce ne sont là que quelques exemples issus de la vie quotidienne, et que l’on pourrait multiplier, en y ajoutant les gisements de profits tirés de la bioéconomie et des licences déposées sur la biodiversité. La croissance a donc un coût exorbitant car elle se nourrit de l’exploitation de la nature et du travail humain. D’où le réchauffement climatique, l’épuisement des ressources de la mer, la disparition des insectes pollinisateurs qui succombent sous les pesticides, la ­réduction des terres arables, l’acidification des océans, la contamination des nappes phréatiques par les usines à cochons ou l’épandage d’engrais. Faut-il allonger ce triste inventaire ? Dans notre société d’information et de communication, tout le monde sait – ou peut savoir – quels dangers nous menacent, à brève échéance. On sait, mais on n’y croit pas, comme le dit très finement le philosophe Jean-Pierre Dupuy. Pourquoi ? Parce que la croyance en la croissance est plus forte que le savoir. Cette situation n’est pas nouvelle : de tout temps, les croyances l’ont emporté sur les vérités scientifiques. Galilée est toujours parmi nous.

N’en déplaise à la plupart, la décroissance accélérée des ressources naturelles va nous obliger à faire décroître les productions (souvent dangereuses ou inutiles comme les armements, les engrais chimiques ou la publicité) qui entretiennent l’illusion d’un avenir meilleur. Combien de temps faudra-t-il attendre pour que l’on reconnaisse que la croissance n’est qu’un faux dieu qui conduit l’humanité à la catastrophe ?   

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