Récit

Nous valons plus que nos salaires

Je vous parle devant un des plus beaux paysages qui soient, dans cette ferme de l’Ardèche où je me suis installé voilà plus de cinquante ans avec ma compagne Michèle. La beauté est une valeur fondamentale de l’existence, mais elle n’entre dans aucun bilan. Pourtant je l’éprouve et elle me fait du bien. Il suffit de la regarder, et aussi de savoir la préserver. J’étais OS – ouvrier spécialisé – dans une entreprise de la banlieue parisienne. J’échangeais ma liberté contre un salaire. Mon travail n’était pas épanouissant. Il l’aurait été que j’aurais peut-être agi autrement, qui sait ? Je travaillais dans un lieu carcéral, et j’avais la conscience douloureuse d’échanger ma liberté contre une paie en fin de mois. Un jour, j’ai considéré que ma vie valait plus qu’un salaire. Nous ne sommes pas nés pour le produit national brut mais pour jouir de la vie et de la nature que nous nous employons à détruire. Moi qui venais d’une oasis du Sud algérien, j’ai replanté mes racines dans cette terre aride de l’Ardèche où j’ai pu échapper au sentiment d’aliénation qui me gagnait. 

C’est en travaillant cette terre que j’ai compris que nous menions un mauvais combat en chevauchant les illusions de la croissance. J’ai passé un petit diplôme d’agriculture. J’ai aussitôt éprouvé un malaise en voyant que ce métier se résumait en un combat contre (la) ­nature : il fallait se masquer le visage et se ganter les mains pour ne pas être en contact avec les produits épandus, tellement ils étaient dangereux ! Je suis devenu un agroécologiste et un objecteur de croissance, si la croissance consiste à détruire, à polluer, ou encore à fabriquer des armes et créer des besoins inutiles qui nous asservissent. La société de consommation incite à consommer toujours plus et entretient un état de manque permanent. Cette course ­effrénée à la croissance nous a fait oublier l’essentiel : l’homme est un être de nature. Il n’y a pas l’homme d’un côté, la nature de l’autre. L’homme est nature. Le cycle de la vie est simple : si nous polluons la terre, la pollution se retrouve dans notre corps.

Nous avons créé une chaîne de dépendance que j’ai pu observer aussi chez les paysans du Burkina Faso. Le mot d’ordre était de renoncer aux cultures vivrières et d’y substituer l’arachide et le coton, pour exporter et gagner des devises. Les sols étaient si pauvres qu’il fallait bien sûr recourir aux engrais, la « poudre des blancs ». Des engrais qui polluent les terres et vident le porte-monnaie en précipitant les ­paysans dans la spirale de l’endettement. J’ai réalisé qu’il fallait ­d’urgence se réapproprier son destin en cultivant la terre selon des méthodes respectueuses des grands équilibres. C’est ce que j’appelle une démarche de sobriété, prônant la puissance de la modération plutôt que la frénésie suicidaire du productivisme. En détruisant les semences préservées depuis douze mille ans – notre patrimoine vital –, en développant des OGM non reproductibles par les agriculteurs, nous créons les conditions de futures grandes pénuries.

J’entends les inquiétudes répétées sur le niveau de la croissance. Mais il faut d’urgence se libérer de ce système et ne plus fonder nos sociétés sur le principe de cette croissance destructrice qui aliène les hommes, détruit les forêts, écume les mers. Nous courons à notre perte si nous recherchons l’illimité dans un monde limité. La quête de ­superflu est partout, qui déséquilibre les relations humaines. L’alibi de la croissance crée des disparités terrifiantes. Le ­cinquième de la population mondiale posséderait les quatre cinquièmes des richesses de la planète ! L’insociabilité est érigée en organisation mondiale du vivre ensemble. Toute idée de morale et d’équité est évacuée. La croissance des plus riches est au prix de la relégation humaine, du chômage, de l’exclusion. Nous vivons sur l’énorme malentendu qu’il n’est de richesse que monétaire. Mais les gens ne vivent pas que de monnaie ! Ils vivent des biens réels, la terre, les semences, l’eau. En les bafouant, nous risquons le dépôt de bilan planétaire.

À présent des îlots de résistance s’organisent, qui ­défendent l’idée d’un bien commun partagé. Je suis heureux de voir se multiplier ces formes d’insurrection, ces combats pour l’autonomie de chacun. Ils montrent qu’on peut défier cette féodalité née de l’organisation mondiale dominante, où mille cinq cents milliardaires en dollars sont plus riches que le reste de l’humanité tout entière. Je garde en mémoire la parole d’intelligence pure du chef sioux Seattle aux délégués du gouvernement américain qui convoitaient son territoire. « Ces terres ne m’appartiennent pas, c’est moi qui leur appartiens. »

Quand je pense à une société non de décroissance – le mot sonne comme un retour en arrière – mais de sobriété et de modération, je vois quelques pistes : d’abord l’éducation des enfants et la nécessité de ne plus leur enseigner la compétition. Nos structures scolaires sont des manufactures où on prépare les jeunes à s’adapter au système dominant, par ailleurs défaillant. Or la coopération vaut mieux que la compétition génératrice d’angoisse. L’autre est perçu comme le rival, à éliminer. Nous devons en finir aussi avec la subordination du féminin. Je sais combien dans les sociétés sahéliennes, là où la vie n’est que survie, les femmes déploient une ­énergie extraordinaire : elles sont la vie qui veut vivre. Nous devons enfin modifier notre perception du temps. ­Chronos est déchaîné, suractivé. Nous aspirons à des cadences ­humaines, plutôt que de réunir tous les moyens d’une ­apocalypse.   

Par Éric Fottorino à partir d’un entretien avec Pierre Rabhi

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