Les chiffres déchiffrés

La France sous-estime ses richesses

La croissance française est en berne, depuis longtemps, alors que d’autres pays alignent des scores insolents. La santé économique d’une nation s’évalue à l’aune de ce taux synthétisant les évolutions du PIB d’une ­année sur l’autre. Comment ce chiffre unique parvient-il à incarner une réalité si complexe ?

Les comptables nationaux de l’Insee ont la lourde tâche de construire ce chiffre par la synthèse d’une quantité astronomique d’informations sur l’activité des entreprises, des administrations et des personnes. Pour ce faire, ces statisticiens sont particulièrement à l’aise avec les biens et services pour lesquels un marché existe. Car, par le jeu des prix, il fournit une évaluation quantifiée de leur valeur. La somme de ces valeurs d’échange permet de chiffrer la richesse de la France.

Mais certaines richesses de ce pays n’ont pas de prix. La valeur du musée du Louvre n’a jamais été évaluée sur un marché. Le patrimoine naturel non plus. Un pays pollué et ­stérile générant une activité intense pour des entreprises de dépollution ­apparaîtra a contrario plus riche qu’un pays respectueux de son ­environnement, car l’activité générée sera à l’actif du premier. De même, selon les normes établies par l’institut de statistique européen, les revenus de la prostitution, du trafic de drogue et d’armes doivent désormais entrer dans le calcul du PIB, et donc de la croissance. Cela représente selon les pays jusqu’à 10 % de PIB supplémentaire.

Enfin, les lunettes du PIB ne valorisent pas les services collectifs pris en charge par l’État. L’existence en France d’un système de retraite par répartition représente même un manque à gagner, puisqu’il limite le développement d’une offre assurantielle privée (très développée dans les pays anglo-saxons) qui, elle, fabrique de la croissance. 

Les comptables nationaux le disent : penser la richesse de la France par cet unique indicateur est réducteur. Oublier cela revient à renier un certain héritage qui propose de ne pas circonscrire le contrat social à la seule sphère économique marchande : des biens aussi intangibles que le bonheur, la santé, la qualité de l’environnement, le niveau d’éducation, la stabilité du corps social font partie intégrante de la richesse d’une nation. Avec les yeux de la croissance-PIB, ce sont souvent des facteurs ­limitants. 

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