Contrepied

Manuela l’Indignée

Manuela Carmena dans le métro de Madrid, 16 juin 2015© Dani Pozo/AFP
Manuela Carmena dans le métro de Madrid, 16 juin 2015© Dani Pozo/AFP

L’homme de gauche est une femme aujourd’hui. Il s’appelle Manuela Carmena, et a été élu maire de Madrid en mai 2015. Il n’est plus tout jeune, il a combattu le franquisme au sein du PC espagnol clandestin, mais il s’appuie sur les forces neuves de Podemos et de jeunes activistes urbains, pour offrir aujourd’hui l’une des seules figures de la vraie gauche que l’exercice du pouvoir n’aura pas aussitôt brisée. Maintenant que les social-démocraties ont divorcé de toute idée de progrès social sur l’ensemble du continent, maintenant que le printemps des peuples européens s’est achevé par la plus cuisante des déceptions à l’été 2015 en Grèce, ne laissant plus aucune chance à son Premier ministre, Alexis Tsipras, d’incarner un quelconque espoir à gauche, les regards se tournent vers l’Espagne où d’importantes expériences locales sont encore en cours. Là-bas quelque chose palpite encore qui, de Madrid à Barcelone, réussit tout de même à incarner une authentique tentative de changer la société par une démocratisation réelle du pouvoir.

Au premier rang des exigences exprimées par Manuela Carmena, qui fut la première femme juge de l’île de La Palma, celle de « remplacer toutes les valeurs verticales et rigides d’autorité par celles de persuasion, de conviction et d’habileté dans la résolution des conflits », ainsi qu’elle l’écrit dans Parce que les choses peuvent être différentes…, son livre récemment traduit aux éditions Indigènes. Féministe convaincue, la maire de Madrid croit en la possibilité d’un nouvel exercice du pouvoir, moins arrogant et belliqueux. À ceux qui exprimeraient leur scepticisme en invoquant l’épouvantail Margaret Thatcher, la maire répond par avance en affirmant que cette dernière aura constamment « gouverné selon la culture machiste ».

Autre combat pour celle qui réchappa en 1977 au dernier attentat franquiste, la lutte contre l’enfermement et la distance que génère le pouvoir. En bonne disciple de Gramsci, Manuela Carmena croit que, pour la gauche, la politique passera par l’émergence d’un nouveau sens commun, et pas seulement par le seul renversement des structures économiques et sociales. Une réappropriation par le peuple de son propre pouvoir, indispensable pour en finir avec une caste politicienne claquemurée sur elle-même et n’écoutant personne, en dépit de décennies d’échecs.

S’il est une chose déterminante en effet chez cette icône de la nouvelle gauche espagnole, c’est bien qu’elle revendique le fait d’être une politique occasionnelle, et non une professionnelle. À ses yeux la politique ne devrait pas être une carrière mais une expérience temporaire, elle milite du reste pour une non-reconductibilité des mandats électifs et se réclame de la Note sur la suppression générale des partis politiques écrite par la philosophe Simone Weil. Longtemps, du reste, Manuela Carmena rejeta les offres qui lui furent faites d’entrer en politique. Le pouvoir devrait toujours revenir à celui qui n’a pas cherché à l’obtenir, assurait déjà Platon, et il est certain que sur ce plan-là aussi, l’exemple de la juge rouge entre en résonance avec le rejet croissant des peuples européens à l’égard de leurs élites austéritaires, régulièrement accusées de piétiner un suffrage universel devenu postiche. Pour toutes ces raisons, on ne pourra que suivre avec un vif intérêt les actions de la maire « indignée » de Madrid, et y voir une expérience décisive pour l’avenir de tous.  

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