Récit

Les trois roses

En juillet 1981, lors de sa déclaration de politique générale devant le Parlement, le nouveau Premier ministre évoque l’hommage rendu par le président Mitterrand, le soir de son investiture, à trois grandes figures de la gauche républicaine. Il souligne à cette occasion les raisons qui ont permis aux socialistes de revenir au pouvoir après une longue éclipse.

Le 10 mai, François Mitterrand avait rendez-vous avec l’Histoire. La gauche avait, de nouveau, rendez-vous avec la République. La France et la gauche marchent désormais d’un même pas. L’élection du premier président socialiste de la Ve République ouvre la voie du renouveau. Rarement en république, une majorité aura été, dans des temps aussi difficiles, le mandataire d’une aussi grande espérance. Elle est, mesdames et messieurs, notre responsabilité commune. Elle est historique.

Le premier geste du nouveau chef de l’État aura consisté à jalonner le chemin que nous allons suivre ensemble. Avec trois roses. Trois roses dans la pénombre du Panthéon. Trois roses sur trois tombes. Trois roses sur la montagne Sainte-Geneviève, au milieu de la liesse du peuple de Paris, au milieu de cette jeunesse inquiète de son avenir, hier révoltée devant des portes closes et soudain joyeuse devant les portes ouvertes des temps nouveaux.

Une rose a été pour Jean Jaurès. Celui qui, en son temps déjà, sut rassembler les socialistes et mobiliser la gauche. Cette rose, c’est celle de l’héritage.

Née du cri de révolte et de dignité des premiers prolétaires face aux drames et aux échecs de la première révolution industrielle, une idée de justice et de liberté a traversé le siècle aux côtés du peuple. L’union des exploités a permis l’émergence d’une force sociale. Sur cette force sociale s’est bâti un pouvoir politique. De cette longue marche, le moment que nous vivons aujourd’hui n’est qu’une étape.

Notre pays est aujourd’hui engagé dans une nouvelle phase de mutations industrielles et technologiques. Les dures lois de la concurrence et de la productivité s’imposent à une économie ouverte qui s’insère dans la mondialisation des échanges. À nous de dominer le progrès, de dominer la machine. À nous de les mettre enfin au service de l’homme. À nous « d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ».

Tel est le message, toujours actuel, de Jean Jaurès. Là est le défi de la première rose.

Une rose a été pour Jean Moulin, celui qui, en son temps, sut réunir toutes les composantes de notre peuple dans la lutte contre l’envahisseur.

La France, aujourd’hui encore, est confrontée à des enjeux trop graves pour disperser ses énergies. Mon gouvernement rassemble toutes les composantes de la majorité. Cette majorité, ce sont les Français eux-mêmes qui, à deux reprises, et chaque fois avec plus d’ampleur, en ont défini les équilibres et tracé les contours. Aujourd’hui, c’est autour de nous que se rassemble le peuple de gauche, la France du travail, comme hier Jean Moulin avait su rassembler le peuple de l’ombre, la France combattante.

La joie simple qui, le 10 mai dernier, déferlait dans les rues des villages et des villes de France à l’annonce de l’élection de François Mitterrand ramenait spontanément à la mémoire les souvenirs de 1936 et de 1944, les souvenirs de Léon Blum et du général de Gaulle. C’était la joie d’une foule fraternelle et comme libérée. C’est tout naturellement que la mémoire collective de notre peuple associe les deux moments où la classe ouvrière a fêté la dignité retrouvée, puis la liberté reconquise, deux moments de réconciliation de la France avec elle-même.

L’unité française retrouvée autour des socialistes, il nous faut la préserver, l’approfondir et l’élargir encore. Nous saurons accueillir tous ceux qui souhaitent s’associer à la politique du renouveau qui est désormais celle de la France. Là est l’espérance de la deuxième rose.

Une rose a été pour Victor Schoelcher, celui qui, en son temps déjà, sut faire de la France l’émancipatrice des peuples. Il a ainsi permis que, par leur libre choix, les Antillais et les peuples des départements et territoires d’outre-mer, que je salue, demeurent dans la communauté nationale. Les chaînes n’ont cependant pas été brisées partout : dictature, oppression restent la règle dans de vastes contrées du globe. De nouvelles chaînes ont même été forgées : la faim, la dépendance économique, le sous-développement.

La France refuse de s’incliner devant cet état de fait. Elle combattra pour un nouvel ordre mondial, pour que le tiers-monde, mieux compris des Français, cesse d’être regardé comme un réservoir ou un adversaire, et devienne peu à peu, même s’il nous en coûte de rudes conversions industrielles ou agricoles, un partenaire.

La France sera l’amie des peuples en lutte pour leur liberté. Elle ne sera pas sourde aux cris des hommes bâillonnés. Elle sera accueillante aux exilés, fraternelle aux immigrés. Elle luttera pour que cessent toutes les formes d’exploitation et de colonisation, pour que tombent toutes les chaînes. Tel est le message de la troisième rose.

Ces trois roses, ces trois symboles expriment en fait une exigence unique : l’homme doit devenir la mesure de toutes choses, et c’est à l’échelle humaine qu’on juge une politique.

Ce que la France a décidé, c’est de dire non à l’injustice, de ne plus accepter l’arrogance de quelques-uns, de rejeter le libéralisme sauvage et ses effets catastrophiques.  

Extraits du discours du 8 juillet 1981 

 

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