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Vie et mort d'Alep libre

par James Albon
par James Albon

Cet article a été rédigé avant la reddition des rebelles.

Alep est une des plus anciennes cités de l’humanité. La tradition arabe fait dériver son nom (Halab) du lait (halib) qu’Abraham y aurait offert aux habitants durant son errance hors de Mésopotamie. Tour à tour assyrienne, chaldéenne, perse, grecque, romaine et byzantine, Alep est conquise par les Arabes en 637. La mosquée que les Omeyyades édifient à leur gloire coexiste jusqu’aux croisades avec la cathédrale Sainte-Hélène.

C’est que la vocation de carrefour d’Alep nourrit la vitalité de sa diversité. Principal point d’appui de l’Empire ottoman en Orient arabe, Alep voit s’ouvrir au XVIe siècle les consulats de France, de Venise et d’Angleterre. Le centre historique, au pied de la citadelle, s’étoffe de marchés couverts, les khans. La cité, aussi prospère que frondeuse, rejette souvent les diktats de Constantinople. Le soulèvement de 1819 est écrasé par plus de neuf mille militaires après un siège de 101 jours. Alep, brisée, perd sa position dominante au profit de Damas.

Dans la République syrienne, indépendante de la France en 1943, Alep s’oppose volontiers aux dérives autoritaires de la capitale. En 1954, la ville est à la pointe du mouvement de rétablissement des institutions civiles. En 1979-1980, elle paie un lourd tribut à la répression de la contestation de la dictature de Hafez Al-Assad, au pouvoir depuis 1970. Bachar, qui succède à son père en 2000, apaise les relations jusque-là conflictuelles entre Damas et Ankara. Alep bénéficie directement de la zone de libre-échange qui se noue ainsi avec la ville turque de Gaziantep.

C’est cette prospérité inédite, sur fond de traumatisme du bain de sang de 1979-1980, qui explique l’apparente passivité d’Alep, longtemps après le début, en mars 2011, du soulèvement populaire contre Assad. Mais les cellules révolutionnaires se développent dans la clandestinité, notamment sur le campus de l’université d’Alep, le plus important de Syrie. C’est un raid meurtrier de nervis du régime sur ce campus, en mai 2012, qui entraîne les premières manifestations de masse.

À l’été suivant, une coalition de brigades insurgées, liée à l’Armée syrienne libre (ASL), s’empare des quartiers nord et est d’Alep. Les forces révolutionnaires, qui passent au même moment à l’offensive à Damas, entretiennent la dangereuse illusion d’une victoire militaire sur le régime Assad. Or celui-ci dispose, en sus du soutien inconditionnel de la Russie et de l’Iran, d’un monopole absolu sur la force aérienne et d’un avantage écrasant en matière d’artillerie lourde et de blindés. L’ASL peine en revanche à assurer l’armement et le financement des groupes affiliés, ce qui amène les commandants locaux à rechercher des « mécènes », publics ou privés, dans le Golfe.

Malgré ces faiblesses, les forces révolutionnaires parviennent à tenir une ligne de front qui se stabilise à l’automne 2012. Les combats sont acharnés dans la vieille ville, largement contrôlée par l’opposition et frappée par le régime depuis la citadelle. Le minaret de la mosquée des Omeyyades, splendeur de l’Islam médiéval, est abattu en avril 2013 par des tirs de blindés gouvernementaux. C’est ce même mois qu’une attaque ponctuelle aux gaz neurotoxiques, prélude à celle qui frappera Damas à une bien plus grande échelle en août suivant, est menée contre un quartier majoritairement kurde d’Alep.

La ville est désormais divisée entre les secteurs « loyalistes » de l’Ouest et du Sud et ceux dits « libérés » de l’Est et du Nord. Le processus le plus important dans les zones « libérées » n’est cependant pas d’ordre militaire, il passe par l’émergence d’une administration civile, d’une transparence inédite envers les citoyens. Pour des raisons de sécurité, c’est à Gaziantep, en mars 2013, que les délégués des comités locaux élisent leurs représentants aux conseils de la mairie et du gouvernorat d’Alep « libérée ». Devant la mairie révolutionnaire est tracé le slogan : « La légitimité est au peuple et la religion à Dieu. »

Environ un million de personnes vivent alors en zones « libérées » et la continuité territoriale avec la Turquie permet à la production de retrouver quelque 5 % de son niveau d’avant 2012. À l’été 2013, les épreuves du baccalauréat sont organisées dans 29 centres d’examen de la province d’Alep « libérée ». Le régime Assad ne peut tolérer qu’une alternative même embryonnaire à son pouvoir absolu se structure hors de son emprise. D’où la sauvagerie des bombardements aux « barils » – des containers de TNT truffés de grenaille, afin d’en maximiser l’impact destructeur, largués à basse altitude –, en l’absence de toute défense aérienne dans le camp insurgé.

À Alep-Est, les tensions ne cessent de monter entre les groupes plus ou moins affiliés à l’Armée syrienne libre, d’une part, et les djihadistes de l’« État islamique en Irak et en Syrie », désigné sous son acronyme arabe de Daech, d’autre part. En janvier 2014, l’opposition armée lance sa « deuxième révolution », cette fois contre Daech, accusé non sans raison de faire le jeu d’Assad. D’ailleurs, l’expulsion de Daech hors d’Alep est suivie d’une intensification spectaculaire des bombardements gouvernementaux aux « barils ». Comme s’il fallait punir Alep « libérée » de ne pas s’être livrée aux djihadistes et d’apporter ainsi un démenti cinglant à la propagande pro-Assad.

Cette campagne dévastatrice fait chuter la population d’Alep-Est à environ trois cent mille habitants. Le fossé, jusque-là plutôt artificiel, se creuse avec Alep-Ouest, où prévaut une forme de normalité. Une « paix des braves » aurait pourtant été possible entre Syriens des deux camps, attachés à ne plus prolonger le calvaire de leur ville. Encore aurait-il fallu neutraliser l’intervention de la Russie, massive et directe à partir de septembre 2015, en complément de l’action au sol des Gardiens de la révolution d’Iran, eux-mêmes appuyés par des milices affidées venues du Liban, d’Irak et même d’Afghanistan.

Washington limite au strict minimum son soutien à l’opposition, dans l’espoir d’un accord avec Moscou, qui nourrit son escalade de cette passivité. Le siège d’Alep-Est, un moment rompu en août 2016, est rétabli dans toute sa rigueur. Écoles, boulangeries et hôpitaux sont systématiquement bombardés afin de briser la moindre capacité de résistance dans la population. L’ONU apparaît complètement paralysée. L’assaut final, lancé à la fin novembre dans un déluge de feu, voit l’effondrement progressif des quartiers révolutionnaires. À l’heure où j’écris ces lignes, les liquidations individuelles et collectives sont toujours en cours. Le régime Assad, la Russie et l’Iran semblent déterminés à effacer toute trace de ce que fut « Alep libre ». 

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