Contrepied

Un crime de guerre

Des casques blancs cherchent des victimes dans les ruines d’immeubles détruits par des tirs aériens. Quartier Qatarji d’Alep, le 17 octobre 2016.
© Karam Al-Masri / AFP
Des casques blancs cherchent des victimes dans les ruines d’immeubles détruits par des tirs aériens. Quartier Qatarji d’Alep, le 17 octobre 2016.
© Karam Al-Masri / AFP

Au cours de ces dernières semaines, lorsqu’ils parvenaient à atteindre les zones tenues par le régime de Bachar Al-Assad, les habitants d’Alep-Est étaient recouverts d’une épaisse couche de poussière qui témoignait de la violence des bombardements. Aujourd’hui, un bilan détaillé de la destruction des quartiers orientaux de la ville est encore impossible à dresser. Cependant, l’analyse des images par satellite et les témoignages attestent leur ampleur. Le tissu résidentiel est devenu largement inutilisable, soit que les immeubles ont été totalement détruits, soit que les dommages qu’ils ont subis les rendent dangereux et probablement impossibles à réhabiliter. Les infrastructures matérielles – voirie, électricité, eau, tout-à-l’égout, etc. – ont depuis longtemps cessé de fonctionner. Dans ces secteurs de la ville, les bâtiments abritant les services publics de base que sont les centres de santé, les hôpitaux, les écoles ont été systématiquement visés et détruits, de même que les marchés, les boulangeries.

La destruction des quartiers orientaux d’Alep n’est pas un phénomène récent. Mais elle s’est accélérée depuis l’été 2016 avec l’opération de reconquête menée par le régime de Bachar Al-Assad et ses alliés extérieurs, sous coordination russe. Cette offensive s’est traduite par l’intensification des bombardements subis par ces quartiers depuis 2012 et par l’emploi de nouveaux types de bombes, encore plus destructrices, telles ces bombes perforantes destinées à endommager lourdement les infrastructures souterraines.

Plus largement, la destruction d’Alep-Est est à replacer dans le cadre de deux tactiques utilisées par Damas depuis 2011. D’une part, profitant du fait que l’opposition armée ne dispose pas d’armes antiaériennes, le régime bombarde les territoires qu’il ne contrôle plus afin d’y rendre la vie impossible, et d’en punir la population ; il emploie pour cela tirs d’artillerie, bombardements aériens et largages par hélicoptère d’énormes barils remplis de fragments métalliques et d’explosifs. D’autre part, les bombardements sont au cœur des tactiques de reconquête militaire des territoires perdus : les quartiers ou la ville à reprendre à l’opposition armée sont systématiquement pilonnés avant que les troupes au sol ne s’y engagent.

Ne visant pas de cibles militaires précises, ces campagnes engendrent des destructions aveugles, étendues, de très nombreuses pertes de vies humaines chez les civils, de cruelles blessures, des handicaps et des déplacements massifs de population. Les conséquences de ces tactiques ne peuvent dès lors être assimilées à des « effets collatéraux », qui seraient regrettables mais somme toute inévitables en temps de conflit. La stratégie de la destruction doit au contraire se comprendre comme l’un des instruments par lesquels le régime mène sa guerre. Or, en droit humanitaire international, les « objets civils » ne peuvent être visés en l’absence de cibles militaires clairement identifiées et circonscrites. La destruction d’Alep-Est, au-delà du crime moral qu’elle constitue, est dès lors assimilable à un crime de guerre. À Alep, en Syrie, ce sont les principes même du droit sur lesquels notre système international repose que cette stratégie de la destruction attaque.  

[…]
Haut de page

Tous les numéros du 1

Sommaire
Au commencement Choses lues 2