Récit

Une addiction douce et folle

Pour savoir l’heure, dont pourtant je me fiche. Pour commander un taxi G7 sans avoir à parler à quiconque. Pour regarder la voiture du taxi avancer vers ma rue sur l’appli G7. Pour savoir quoi regarder à la place du chauffeur de taxi quand le chauffeur de taxi est trop enragé contre le monde entier. Pour aider le chauffeur qui ne trouve pas la rue. (Mais en fait c’est parce que j’avais mal prononcé.) (Et j’avais mal prononcé parce que je me suis déshabituée à parler, peut-être ?) 

Pour regarder qui a essayé de me joindre. Pour ne pas répondre quand on essaie de me joindre. Pour ne pas écouter les messages que les gens laissent. Pour garder le message et donc la voix de quelqu’un que j’aime. Par exemple, la voix de ma tante, morte en avril l’année dernière.

Pour fuir les vivants, pas les morts.

Pour dire que je vais être en retard. Pour dire que malheureusement je ne vais pas pouvoir venir. Pour dire que je viens seulement de trouver le message et que, sinon, je serais bien évidemment venue. Pour n’aller nulle part mais pour aller partout. Pour regarder la météo à Rio de Janeiro. Pour partir.

Pour retirer les alertes qui me disent que le monde va mal. Pour les remettre en allant dans « notifications », si des fois le monde allait mal, que je sois au courant, tout de même. Pour savoir quand Leonard Cohen meurt en même temps que tout le monde. Pour écrire RIP* avant les autres, comme s’il y avait un carré VIP du RIP. Un carré RIP. Pour écouter Leonard Cohen chanter même mort. Pour que la musique lui survive encore plus, dans mes oreilles. Pour que, quelques heures après sa mort, la musique de Leonard passe directement dans mes oreilles à moi. Pour tout ce qui passe par capillarité.

Pour savoir où je vais. Pour aller sur Google Maps et me trouver. Pour me regarder exister, petite boule palpitante, bleue. Pour avancer dans la bonne direction. Pour avancer avec ma boule, comme Sisyphe. Pour que ma boule jamais ne dévale la pente, puisque de pente il n’y a pas, même si je tiens mon téléphone à la verticale.

Pour aller sur Twitter. Pour me dire que Twitter est comme ce générique déjà si vintage de l’émission de télévision Cinéma, Cinémas : des portes qui s’ouvrent, on dirait à l’infini, sur des mondes, des histoires. Pour m’enfoncer dans la connaissance comme si ma vie en dépendait. Par exemple, un tweet sur la manière dont Donald Trump a engueulé les directeurs de chaînes télévisées américaines. Lire l’article du New York Post. Lire que cette réunion au sommet devait être confidentielle. Que la confidentialité n’a pas été respectée. Partir lire sur Safari quelque chose sur la confidentialité. Être en Safari d’informations. Cette confidentialité, est-elle genre vertueuse ? Lire que oui. Non, lire que non. Lire des choses sur WikiLeaks. Lire des choses sur les Anonymous. Ne plus rien y comprendre, le début de l’intelligence. Accepter de douter. Échafauder une morale. Et douter. Et lire et s’instruire encore et encore et encore. 

Pour ne pas retweeter une image d’Alep, un hôpital sous les bombes. Pour ne pas soulager ma conscience par un retweet. Pour mettre le téléphone dans ma poche et sentir palpiter les boules, pas de Google Maps, cette fois-ci, mais bien les boules, les grosses boules d’être témoin de millions de meurtres. De les avoir là, sur soi.

Pour poster mon visage. Pour enfin poster mon visage tel que je veux le voir, et non pas tel que les gens voudraient me faire croire que je suis. Pour apprendre à m’aimer en me prenant en photo. 

Pour être généreuse à la hauteur de mon narcissisme. Pour apprendre l’équilibre entre donner et recevoir, ce que permet mon téléphone.

Pour appeler quelqu’un de sourd, de vieux, mais en FaceTime, et regarder une personne de 95 ans m’envoyer un baiser, souffler dessus, et me dire : « Tu l’as reçu ? » Pour sourire, manière de dire que, oui, je l’ai reçu. 

Pour un homme qui n’écrit que la nuit, et lui répondre : « Ça tintinnabule. » Pour ce genre de charme que les matérialistes dénigrent. Pour ce lien virtuel aux autres. Peut-on appeler virtuel ce qui ouvre l’âme d’un homme, à trois heures du matin ?

Pour savoir quand je suis vraiment trop sous la terre, par exemple dans le métro, où « ça ne passe plus ». Pour guetter le moment où je remonte en quelque sorte à la surface, puisque le réseau revient.

Pour la vie privée. Pour quelqu’un à côté de moi qui me montre une image sur son téléphone, dans sa bibliothèque, me tend l’appareil, me met en garde : « Surtout ne regarde pas les autres photos, tu pourrais tomber sur des trucs persos. » Pour une photo en effet perso qui, par inadvertance, se met soudain au premier plan. Pour ce moment où on regarde ensemble la photo compromettante, érotique, comme si c’était une image capturée à la Biennale de Venise.

Pour estimer que chaque photo d’un téléphone est de l’art.

Pour une scène que j’imagine : il y a eu un terrible meurtre, et je fais partie d’une sorte d’élite geek (Viggo Mortensen est mon patron) (non, mon employé), et donc on m’a demandé de venir, et je me suis déplacée, et je suis devant le criminel qui ne veut pas déverrouiller son téléphone. Mais moi je le déverrouille. Je devine son mot de passe. J’ai un don que l’inspecteur Colombo n’avait pas. 

Pour les noms de personnes indésirables que je garde dans mon répertoire. Comme ça, je sais. Si elles appellent. Qu’il ne faut pas répondre.

Pour le nom d’une personne désirable. Je lui ai accolé une sonnerie spécifique : « Enchantement ». Ça ne sonne pas tant que ça, je le reconnais. Dommage, ça m’enchanterait. 

Alors je garde mon téléphone sur moi, au cas où ! 

* Requiescat in pace : repose en paix en latin.

 

[…]
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