Entretien

« Au cœur du 7e continent »

Pénétrer le cœur des cinq grands tourbillons océaniques (gyres) et médiatiser le « septième continent », c’est l’objectif que s’est fixé Patrick Deixonne d’ici 2016. Cette année, ­l’explorateur s’est attaqué à la grande plaque de déchets flottants de l’Atlantique nord.

À quoi ressemble le septième continent vu d’un bateau ? 

C’est une zone de déchets qui flottent sur des milliers de kilomètres carrés. À l’échelle terrestre, ce serait comme traverser la France par l’autoroute, en étant contraint d’éviter un gros déchet tous les trois kilomètres. Nous avons pris des photos mais c’est difficile de rendre compte de la situation sur place visuellement. La zone est trop vaste, on ne peut pas la photographier dans son ensemble. En plus des macrodéchets en surface, il y a aussi les microdéchets immergés et invisibles à l’œil nu, ce que l’on appelle la « soupe de plastique ». C’est très impressionnant, il faut vraiment être sur place pour saisir le problème. Je comprends que les gens aient du mal à s’imaginer l’ampleur du septième continent.

Ressemble-t-il à celui découvert par Charles Moore en 1997 ou a-t-il considérablement évolué depuis vingt ans? 

Nous n’avons pas encore assez de recul pour le dire. À l’époque, Charles Moore parlait déjà de décharge. Mais l’IFREMER (Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer), qui travaille en collaboration avec des laboratoires américains, pourra peut-être bientôt nous le dire. Depuis trente ans, ils effectuent des prélèvements de plancton dans ces zones polluées. Ils vont bientôt être capables de nous dire si, à l’époque déjà, le plancton ingérait autant de plastique qu’aujourd’hui. 

Quel est l’objectif des expéditions?

Nous en avons trois. Le premier est de faire prendre conscience au grand public de l’urgence de la situation. Le second est d’intéresser les jeunes, futurs décideurs et consommateurs, avec des projets pédagogiques. Et le troisième est d’aider à faire avancer la recherche scientifique en effectuant des prélèvements et en élaborant de nouveaux protocoles à chaque expédition. Cette année, on s’est intéressé à la cartographie, on a cherché à voir si les satellites pouvaient détecter ces continents de déchets, si le plastique avait une signature. On nous a toujours dit que non, alors on a voulu faire des tests pour vérifier. On aura la réponse dans sept ou huit mois.

Qu’attendez-vous des analyses des échantillons récupérés sur place? 

Le plastique est une véritable éponge qui est capable d’absorber les polluants sur terre – puisque 80 % des déchets en mer viennent du milieu terrestre – mais aussi de les relâcher en mer. Nous espérons déterminer quels polluants ce plastique contient. Il faut savoir que le plastique comme on l’utilise aujourd’hui a été inventé il y a à peine cinquante ans. Aujourd’hui, on débute tout juste l’exploration et il faut commencer à la base. C’est comme une maladie : lorsqu’on la découvre, il faut comprendre ce qu’elle est avant de la soigner. On est dans ce système-là. 

Barack Obama a parlé de créer la plus grande réserve marine au monde. Qu’en pensez-vous? 

C’est une excellente nouvelle et un grand espoir pour nous. En tant que petite ONG, nous manquons de moyens. Nous avons été forts en communication puisqu’avant l’expédition, ce septième continent n’était connu par personne. En trois ans, et grâce aux médias, les gens ont été inondés d’informations et aujourd’hui sept personnes sur dix en ont entendu parler. En revanche, pour ce qui est de la recherche scientifique, nous avons besoin de passer le relais. 

Que pensez-vous des projets de dépollution des eaux, comme ceux de Boyan Slat et de César Harada ? 

Que des jeunes se penchent sur la question est admirable, mais j’ai peur que ces projets ne soient pas réalisables. Laisser une machine en autonomie complète dans l’océan pendant plusieurs années, au gré des tempêtes, comme le propose Boyan Slat, me paraît délicat. Rien ne résiste à la mer, elle est destructrice. Il faudrait aussi aller nettoyer tous les quinze jours les panneaux solaires qui la font fonctionner à cause des fientes d’oiseaux. C’est sans parler du plastique lui-même. Il contient des matières toxiques, ce serait trop compliqué et pas rentable de le recycler. Les médias ont beaucoup parlé du projet de ce jeune Néerlandais et j’ai peur que le public s’imagine que des solutions ont déjà été trouvées. C’est loin d’être le cas. 

Quelle serait la solution selon vous ? 

De mon point de vue, la dépollution des océans est impossible. La seule solution est de limiter la consommation de plastique et de se tourner vers des produits biodégradables, comme le plastique fait à base d’algues. Ce serait déjà un progrès gigantesque. Les déchets du septième continent ne disparaîtront jamais, mais avec le temps et grâce aux tempêtes, ils seront petit à petit attirés hors des gyres et s’échoueront sur les plages. J’ai l’espoir que les océans s’autonettoient de cette manière, à condition que l’on arrête de les alimenter. Il faut absolument apprendre à gérer le plastique comme un déchet dangereux. Il n’est pas utile d’être un écolo extrémiste pour changer la situation, l’essentiel est de prendre des habitudes raisonnables au quotidien : préférer les carafes filtrantes aux bouteilles, abandonner les sacs en plastique et utiliser un cabas, etc. Les gens sont prêts à le faire, il suffit d’engager le mouvement. 

Propos recueillis par MANON PAULIC

 

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