La voix du poète

Le Puits aveugle

Fazıl Hüsnü DaGlarca (1914-2008), L’Oiseau à quatre ailes, traduit du turc par Ahmet Soysal, Cheyne éditeur, collection « D’une voix l’autre », 2002 © Cheyne éditeur, tous droits réservés

Au commencement, film expérimental de Sarkis, 1997-199!Dans ces nuits
Les maisons sans lumière sont à demi affamées
Ont à demi perdu
Leur espoir ceux qui aiment
C’est dans ces nuits que vous dormez

Les chemins brillent longs
C’est dans ces nuits que vous dormez
Le silence resté des époques anciennes
Fait grandir
Les mauvaises pensées

Au loin une femme en douleurs
Appelle
Crie nue
Soudain son petit naît à l’obscurité
C’est dans ces nuits que vous dormez

Pendant que sur la ligne des pays les herbes
S’inclinent lentement les arbres poussent
Les inscriptions gravées sur les monuments sont invisibles
C’est dans ces nuits que vous dormez
Pendant que les oiseaux ne chantent pas dans les cieux

La lueur au fond des eaux noires s’éloigne
Les grottes
Les trous d’insectes dans les grottes
Vont au plus profond
C’est dans ces nuits que vous dormez

 

 

La nuit n’est pas le néant. Mais le temps du repos autant que de l’inquiétude métaphysique. Dans Le Puits aveugle, Fazil Hüsnü Daglarca nous rappelle que les écritures humaines disparaissent dans le noir, et que les oiseaux s’y taisent au profit d’animaux plus silencieux. À lire « ces trous d’insectes dans les grottes », on songe à une autre classe animale, au « ver vainqueur » d’Edgar Poe, tant l’ombre appelle l’idée de mort. Mais le poème entier de Daglarca est construit sur un balancement entre passé et avenir, entre la lueur qui s’éloigne, la naissance d’un enfant et les chemins qui brillent. Répétée, l’apostrophe nous inscrit dans une nuit permanente : tous, nous sommes aveugles au sens du monde, même si ceux qui aiment n’ont pas perdu tout espoir. Ce poème est extrait du recueil Asû, paru en 1955. Moins connu que Nâzim Hikmet, Daglarca reste l’un des plus célèbres poètes turcs. Officier de l’armée pendant quinze ans, puis inspecteur au ministère du Travail, il est l’auteur de poèmes spéculatifs, de recueils pour enfants mais aussi de vers politiques et sociaux. Ainsi, en 1968, il chante l’épopée de Kubilay, un professeur martyr de la laïcité turque. En 1930, ce jeune progressiste s’opposa à des fanatiques réclamant la restauration de la charia. Il fut tué par la foule. Une histoire qui permet à Daglarca de rappeler que « toute nation / dont l’avant-garde voit la lumière / s’accroche d’un flanc à l’obscurité ». Quel danger pour l’héritage d’Atatürk ! 

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