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Imaginer un autre système

Entretien

Il faut éviter deux choses s’agissant des sondages : leur accorder trop d’importance ou ne leur en accorder aucune. Quoi qu’on veuille et quoi qu’on pense, ils ont une signification forte au moment où ils sont réalisés. Cela ne veut pas dire que ce sont des instruments de prédiction. On ne fait jamais attention au fait que le sondage exprime sûrement une vérité, mais la vérité du moment. Le risque est d’extrapoler.

L’élection présidentielle a presque toujours donné lieu à des surprises. En 1965, quelques semaines avant le scrutin, de Gaulle était donné comme élu haut la main au premier tour. Cela n’a pas été le cas. En 1969, au début de la campagne, qui fut très brève, Alain Poher devançait Pompidou. Un mois plus tard, Pompidou a triomphé. Nouvelle surprise. En 1974, le favori était Chaban-Delmas, qui n’a pas été présent au second tour. En 1981, Giscard d’Estaing était donné réélu sans problème. 1988 est une exception. Mitterrand avait une position favorable depuis un an au moins car il gérait habilement la cohabitation. Il a été très bien réélu. En 1994, nouvelle surprise. J’étais considéré comme ayant les plus grandes chances de l’emporter pendant les deux ans où j’ai été Premier ministre. Puis, en février, ma cote s’est effondrée et j’ai eu beaucoup de mal à remonter quelque peu le courant. Ma défaite était prévisible deux mois avant l’élection, mais avant ce temps, c’était ma victoire qui l’était. En 2002, nul ne prévoyait que Jospin ne serait pas présent au second tour. Il était même donné gagnant. Ainsi, dans la majorité des cas, le résultat de l’élection n’a pas été celui prévu par les sondages quelques mois plus tôt.

J’en reviens au risque de l’extrapolation. Il y a un intérêt à mesurer les motifs des sondages, pourquoi un candidat est en bonne ou mauvaise position, ce qui joue pour ou contre lui, car les éléments de fragilité peuvent favoriser un retournement. S’agissant de mon cas personnel, j’ai sans doute été la victime d’un scandale qui ne m’était pas imputable, l’affaire Schuller-Maréchal [liée au financement occulte du RPR] à laquelle j’étais totalement étranger. Cela a permis à mes adversaires de mettre en cause mon intégrité morale. Une autre raison de l’échec m’est en revanche imputable : j’ai commis l’erreur d’être trop confiant dans les sondages. Au départ, je n’ai pas mis dans ma campagne assez de moi-même. 

S’agissant des sondages liés à la primaire de la droite, il faut être plus méfiant car cet événement est inédit et on ne sait pas qui ira voter. Mais ce nouveau système constitue en quelque sorte l’apothéose du système des partis et même des sous-partis, c’est-à-dire des courants à l’intérieur des partis. Cela conduit longtemps à l’avance à une radicalisation de la vie publique. En six mois, nous allons avoir deux tours de primaire à droite, puis deux tours à gauche, deux tours de présidentielles, puis deux tours de législatives. Je réfléchis en ce moment à une meilleure manière d’organiser ce premier tour de l’élection présidentielle, qui est la difficulté à laquelle se heurtent depuis l’origine nos institutions. On nous dit : la primaire c’est plus démocratique, c’est le peuple qui décide. Celui qui gagnera la primaire de la droite réunira dans tous les cas sans doute moins d’un million d’électeurs au premier tour. Compte tenu de la force du FN, la primaire de la droite pourrait même – beaucoup le prévoient – élire le prochain président de la République, qui aura donc reçu au départ le soutien de moins d’un million de Français. Est-ce tellement démocratique ? Alors que faire ? 

Un autre système très simple pourrait être imaginé, inspiré du modèle anglais : l’Assemblée nationale désignerait les candidats à l’élection présidentielle, chaque candidat devant recueillir par exemple le soutien d’au moins cinquante députés, élus directs du suffrage universel. Pour éviter l’absence de tout candidat d’un parti non représenté par un nombre suffisant de députés, on pourrait imaginer que tout parti ayant recueilli dans un panel d’élections précédentes (législatives, régionales, européennes) au moins 5 % du corps électoral, aurait le droit de désigner un candidat, même s’il n’a pas le nombre suffisant de députés à l’Assemblée. 

Si ce système s’appliquait un jour, chacune des tendances existantes au Parlement aurait, parfois au prix de certains regroupements, son candidat désigné. Le Front national, au vu de ses résultats électoraux, pourrait aussi choisir un candidat. Ainsi, cinq ou six candidats concourraient au premier tour. On s’épargnerait cette si longue campagne électorale des primaires avec ses sondages et ses débats organisés où chacun a une minute pour répondre ! Il faut une sélection pour le premier tour. Avant les primaires, il y a eu souvent une quinzaine de candidats. Le système des primaires a été imaginé pour remédier aux inconvénients d’un premier tour où le nombre de candidats est trop important. Il a but d’éviter cet inconvénient mais au prix d’une campagne électorale interminable, qui commence un an avant l’élection. Il faut maintenant le mener à son terme dans les meilleures conditions possibles, mais rien n’interdit de réfléchir à un autre système, plus simple et plus rapide, pour l’avenir. Je suis partisan de la démocratie représentative. L’essentiel, pour une nation de 65 millions d’habitants, c’est de désigner des hommes et des femmes qu’on charge de gouverner, sous le contrôle du Parlement et en respectant les libertés. Si l’on n’en est pas satisfait, on ne renouvelle pas leur mandat. 

Conversation avec ÉRIC FOTTORINO

 

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