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L’humanité entre dans sa troisième phase anthropologique

Facebook : un espace où 1,7 milliard d’humains échangent quotidiennement. Un outil qui rapproche l’humanité comme jamais par le passé. Des « six degrés » qui jadis nous séparaient de n’importe quel humain situé n’importe où sur terre, il n’en restera bientôt pas plus d’un ou deux tant le développement de cette plateforme est impressionnant. 

Facebook : une entreprise qui cherche à permettre aux populations les plus pauvres d’accéder aux services numériques essentiels et tente d’amener l’Internet haut débit dans les zones les plus reculées avec son projet de drone solaire Aquila. Facebook, une société à la pointe de la recherche sur l’intelligence artificielle (où travaille notamment le célèbre chercheur Yann LeCun), une entreprise qui a lourdement investi dans la réalité virtuelle (avec Oculus Rift).

Facebook donc, entreprise démiurge et sans limites. Mais qu’est réellement cette multinationale ? Faut-il la juger uniquement sous l’angle de sa démesure ? Elle n’est à cet égard pas différente de Google, Apple ou Alibaba : le premier a indexé 30 000 milliards de pages Internet ; le chiffre d’affaires du second est supérieur au PIB de pays comme les Philippines ou l’Égypte ; le troisième livre un milliard de colis tous les deux jours. 

Certes, on pourrait faire grief à Facebook des profils publicitaires qu’il permet de créer et qui sont tellement ciblés qu’ils en deviennent intrusifs, ou lui reprocher sa volonté supposée de devenir l’Internet à la place de l’Internet en faisant tout pour éviter que l’on ne « sorte » de sa plateforme et que l’on aille papillonner ailleurs. 

Mais, face à un réseau social de cette ampleur, il n’y a finalement qu’une question fondamentale : Facebook nous rapproche-t-il réellement de l’humanité au sens empathique du terme ? Nous permet-il réellement de mieux comprendre l’autre, et donc nous-mêmes ? Nous donne-t-il les outils pour développer notre esprit critique ? Nous offre-t-il une plus grande liberté de choix ? 

Récemment, le site humoristique Le Gorafi titrait l’un de ses articles « Un homme affirme avoir changé d’avis après un débat sur Facebook ». Il est vrai que le débat n’y est souvent qu’un défouloir. De là vient la première critique : Facebook n’est, tout compte fait, qu’un outil et il peut servir à propager les pires rumeurs ou les théories du complot les plus navrantes ; il ne s’y construit que peu de débats « dialectiques », c’est-à-dire d’échanges qui permettent de révéler une forme de vérité consensuelle. 

Pour l’instant, ces réseaux sociaux présentent une nature fortement autistique : en structurant notre engagement, en le limitant à des interfaces qui, à l’échelle des capacités de perception humaine, restent rudimentaires, ils obèrent une part significative des influx issus de la confrontation avec le « réel », ou ce qu’il est convenu d’appeler ainsi.

Mais, au-delà même des interactions entre humains, il faut d’abord nous interroger sur les algorithmes dont nous sommes le jeu. Ne nous méprenons pas : en interagissant avec des machines douées de pouvoirs dialectiques, comme c’est désormais le cas, l’humanité entre dans sa troisième phase anthropologique. 

Il y a eu d’abord l’homme préhistorique : un être d’émotions, façonné par un « cosmos » – la nature, le cycle des saisons… Son langage, et donc sa capacité à concevoir le monde, paraissent bien faibles au regard de leur développement ultérieur. Ensuite, justement, est venu Sumer : la Mésopotamie antique inventa la Cité, la civilisation telle que nous la connaissons, avec la normalisation du langage, l’émergence des codes religieux et des lois, l’apparition des techniques agricoles. Avec aussi des environnements normatifs en grand nombre – des contraintes, donc, permettant de vivre ensemble de façon pragmatique, de délier le potentiel prométhéen de l’Homme, lié principalement à sa capacité analytique. 

Six mille ans plus tard, Facebook, en donnant une large part aux interactions algorithmiques – par exemple, en choisissant ce que nous pouvons observer sur notre « mur », ou page principale – soumet, à un stade sensiblement supérieur, l’humanité à de nouvelles normes. Facebook et ses équivalents modèlent notre vision du monde, beaucoup plus que nous ne le pensons. En analysant les messages que nous apprécions et en favorisant, à l’aide de ces analyses, l’apparition sur notre mur de messages susceptibles de nous plaire, ces réseaux concentrent notre attention sur nos centres d’intérêt et alimentent nos passions. Ils normalisent nos interactions avec les likes, les commentaires, les partages…

De l’immense diversité qui la caractérisait, de la part poétique et subconsciente que l’humanité exprimait dans l’art comme dans la guerre, il risque de ne rester bientôt que des ersatz produits par une humanité hybridée avec des algorithmes, avant même l’avènement de l’humain augmenté promis par les technologies transhumanistes. Cette humanité, par-delà la télévision, aura passé des milliers d’heures à s’essayer à la « loi du sucre » : une boucle de rétroaction dont l’objet est de récompenser l’utilisateur le plus vite possible en créant des stimuli agréables et en cherchant à lui éviter toute situation d’inconfort. Une loi reposant sur un mixte d’interactions sociales dégradées et d’algorithmes. 

Bien sûr, il serait injuste d’instruire uniquement à charge le procès de Facebook (et de l’ensemble des réseaux sociaux). Ceux-ci nous ouvrent un champ d’opportunités inégalé. On découvre ici une jeune femme qui s’est épanouie après avoir rencontré un groupe de danseurs de salsa ; là, un passionné d’apiculture qui a perfectionné ses techniques grâce au réseau ; ailleurs encore, quelqu’un qui a trouvé sa moitié ; et ainsi de suite. Car, il faut le rappeler, ces technologies ont le pouvoir de nous « augmenter », de créer des opportunités économiques, de nous faire vivre en meilleure santé… tout cela, en multipliant les interactions pertinentes. 

Mais si ces opportunités sont remarquables, et si l’adoption de ces réseaux est aussi inéluctable que l’est la révolution digitale, il ne faut pas oublier combien le transhumanisme, qu’il soit numérique, algorithmique ou biotechnologique, nous éloigne de ce que nous étions naguère, en nous privant d’une part –  sans doute plus grande que nous ne pouvons l’imaginer – de notre nature émotionnelle et sensible.  

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