Récit

Mercedes Erra ou Le droit à la réussite

On ne naît pas Mercedes Erra, on le devient. Simone de Beauvoir serait sans doute surprise de voir son aphorisme le plus célèbre détourné au profit d’une femme puissante qui, en plus, travaille dans un secteur honni entre tous : la publicité. Une pubarde au panthéon du féminisme, on aura tout vu !

Et pourtant. Mercedes a six ans lorsqu’en 1960 elle arrive d’Espagne sans parler un mot de français. Si elle prend l’ascenseur social, c’est en mode express. Mention très bien au bac, CAPES de lettres, HEC, elle dirige aujourd’hui BETC, la première agence française de publicité. Précisément, le jour où nous l’avons rencontrée, elle inaugurait ses nouveaux locaux près du canal de l’Ourcq à Pantin. Cela ne lui fait pas peur, ces bureaux immenses, à la pointe du design ? Elle donne tout de suite le tempo : « Pour moi, tout est toujours trop petit. Les femmes ne doivent plus avoir peur de voir grand. » Et de faire référence à Nicole Abar, une des premières Françaises à participer, dans les années 1980, à des tournois de football féminin, qui expliquait comment elle s’était rendu compte, en entrant pour la première fois sur un terrain, à quel point « le sport pour les filles, c’était étriqué : la marelle ou la corde à sauter dans les petits coins de la cour, alors que les garçons, eux, avaient de l’espace à revendre ».

Féministe ? « J’assume cette étiquette, d’autant plus que le mot choque, répond Mercedes. Je crois que j’ai été féministe dès l’âge de cinq ans. Oui, très vite, j’ai dû me rendre compte, en voyant mes parents, que c’était plus rigolo d’être papa que maman. Ma mère restait à la maison. Mais, elle, si frivole, si drôle, elle ne l’aimait pas tant que cela, la maison ! Alors que mon père, dès qu’il a pu faire un autre travail qu’ouvrier-peintre, semblait content de partir au boulot. Moi, je n’ai jamais voulu qu’on m’enferme ! »

Aujourd’hui, Mercedes veut montrer qu’elle a mis son engagement en faveur des femmes au centre de son management. Ainsi, elle n’hésite pas à dire que, dans son entreprise, elle n’oublie pas de respecter son « quota de garçons », « sinon, plaisante-t-elle (tout juste), je n’embaucherais que des filles ». Règle de base : respecter l’équilibre hommes-femmes à tous les niveaux d’encadrement. « Et je pense que c’est pour cela qu’on est les meilleurs », proclame-t-elle, avant de tenter une explication : « Les garçons, ils ont été élevés comme des garçons, ils arrivent avec de l’audace, avec “pas peur”. Les filles, elles, nous apportent l’approfondissement, l’intelligence des choses. Elles sont plus dans la vérité du travail. Alors, au contact des uns et des autres, les filles apprennent l’audace et les garçons, eux… se calment. »

Pour « Mercé », comme l’appellent beaucoup de ses collaborateurs et collaboratrices, les femmes sont encore « coupables dans leur tête ». « Elle se sont mises à travailler et n’ont pas lâché la maison, les enfants. En France, elles font trois heures de travail de plus par jour que les hommes », note la PDG, qui ne peut s’empêcher ce clin d’œil vers son concurrent de Publicis : « Moi, quand je regarde mes horaires de travail, au bureau et chez moi, Maurice Lévy, à côté, c’est cool ! »

Le combat des femmes est loin d’être gagné. « Certes, chez nous, nous avons la chance de pouvoir suivre les mêmes études que les hommes. Mais fait-on vraiment les mêmes études ? Comment oriente-t-on l’éducation des petites filles ? Rarement vers les mathématiques, car on croit – et elles le croient elles-mêmes – qu’elles sont moins douées dans ces matières. Et puis, quand on voit l’évolution du statut de la femme dans certains pays, on a le droit d’être inquiet. »

Mais… comment dire… une patronne est-elle une femme comme les autres ? « L’image qu’on véhicule de nous est toujours caricaturale : des executive women, tueuses ou mantes religieuses, sans foi ni loi, encore plus dures avec les femmes qu’avec les hommes. Regardez Le diable s’habille en Prada ou tous les films sur ce sujet, c’est ahurissant. J’ai envie de dire que je suis comme les autres, que mon mari est un homme comme les autres, que j’ai des enfants comme les autres. »

Et la pub, la pub qui dévoie le corps des femmes ? Elle s’attendait à la question, mille fois posée. « C’est le truc sur lequel on peut taper. Où tout le monde est d’accord », ironise-t-elle avant d’expliquer les contraintes qu’elle doit désormais affronter, les réunions passées « à se demander si on a le droit de faire ceci ou cela ». « Bien sûr, on ne peut pas toujours empêcher une bévue. Derrière la polémique, il y a un vrai problème. Les annonceurs veulent vendre. Et le plus souvent aux femmes car ce sont elles qui décident, qui dressent la liste d’achats. Ils demandent donc aux femmes ce qu’elles veulent. La femme est un peu en avance sur la réalité. Elle se projette. On montrerait des femmes qui font toujours le ménage, cela ne marcherait pas, même si c’est souvent le cas. De même, si on montrait une femme “moyenne”, les femmes ne seraient pas satisfaites. Elles veulent voir des femmes belles. »

Si elle se dit « horrifiée » par ces toutes jeunes filles maquillées à l’extrême qui, sur Internet, se transforment elles-mêmes en « poupées-selfies », Mercedes Erra juge l’excès contraire aussi regrettable : « Il ne faut pas s’habiller comme un homme pour être féministe. Tout le monde a envie de se rendre plus beau. C’est cela aussi, la culture. » « L’enjeu, conclut-elle, c’est de faire avancer ce qui est lourd. » Même pas peur ! 

Portrait par JOSÉ-ALAIN FRALON

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