Parlons philo

L’aveuglement de Tirésias

Au livre III des Métamorphoses, le poète latin Ovide raconte que Jupiter, après s’être adonné à des jeux folâtres avec sa sœur et épouse Junon sous l’effet d’un nectar délicieux, lui fit part de sa jalousie au sujet de sa jouissance. « Assurément, lui dit-il, vous ressentez bien plus profondément la volupté que le sexe masculin. » Junon nia vigoureusement. Les amants conviennent alors de consulter Tirésias « qui connaissait les plaisirs des deux sexes ». Celui-ci, dit la légende, avait frappé d’un coup de bâton deux grands serpents qui s’accouplaient dans une forêt. « Alors (ô prodige !) d’homme il devint femme », écrit Ovide. Ce n’est qu’en les frappant à nouveau, sept ans plus tard, qu’il redevint homme… « Pris pour arbitre dans ce joyeux débat, poursuit Ovide, Tirésias confirme l’avis de Jupiter. Junon en ayant éprouvé, à ce qu’on assure, un dépit excessif, condamna les yeux de son juge à une nuit éternelle. » Et c’est ainsi que le premier transgenre de l’histoire de l’humanité perdit la vue pour avoir affirmé la supériorité de la jouissance féminine sur le plaisir masculin. Est-ce pour le punir d’avoir révélé un secret jusque-là bien gardé que Junon, protectrice des épouses, priva Tirésias d’un sens majeur ? Ou, au contraire, pour n’avoir pas eu le courage d’admettre qu’en matière de jouissance, les femmes ne sont pas forcément mieux loties que les hommes ?

Dans les deux cas, la même question se pose : d’où vient la fascination pour la jouissance de la femme ? « Mystérieuse », « infinie », ou tout simplement « autre », celle-ci est perçue par les hommes comme la preuve de la différenciation entre les deux sexes. Le corps de la femme est ainsi fait qu’il ne trahit pas son désir de manière aussi évidente que celui de l’homme. De cette particularité anatomique, les hommes, embarrassés devant tant d’altérité, ont fait le signe d’un plaisir qui, parce que sa source est cachée, devait être infiniment supérieur au leur. Mais comment le savoir ?

En bon lecteur d’Ovide, le psychanalyste Jacques Lacan, au livre X de son Séminaire, ne doute pas un instant que Tirésias dise la vérité, ni de la nature de celle-ci : « Ce sont les femmes qui jouissent. Leur jouissance est plus grande, que ce soit d’un quart ou d’un dixième de plus, que celle de l’homme », poursuit-il. Certes, Tirésias, à la différence de Lacan, parle en connaissance de cause. Mais de ce que le devin jouit davantage quand il est femme, faut-il en conclure que toutes les femmes jouissent plus que les hommes ? Qui nous dit qu’un autre homme, bon jouisseur, n’aurait pas vécu sa transformation en femme comme une perte et non comme un gain ?

De même que célébrer la femme est une manière de l’essentialiser – Lacan l’a bien vu : si les femmes sont bien réelles, « la femme », en tant que concept, « n’existe pas » –, magnifier la jouissance féminine revient à alimenter l’idée reçue d’un mode du jouir commun à toutes les femmes. Or la jouissance, comme toute expérience, est singulière et impartageable. La réduire au sexe, c’est rater sa spécificité ; l’identifier au genre, c’est admettre qu’elle n’est pas innée et qu’elle est, au même titre que le plaisir, le lieu d’un apprentissage incommensurable. C’est ainsi qu’un corps d’homme peut connaître des voluptés jugées féminines, et qu’une anatomie de femme peut avoir un rapport masculin (phallique) à la jouissance. La femme, ce n’est pas toujours l’autre.  

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