La voix du poète

L’enseignement libre

Jacques Prévert (1900-1977)

Photo-collage représentant Francine, 2010, Bujumbura, Burundi
© Martina Bacigalupo / Agence VU et Magule Wango
Photo-collage représentant Francine, 2010, Bujumbura, Burundi
© Martina Bacigalupo / Agence VU et Magule Wango

En entendant parler
d’une société sans classes
l’enfant rêve
d’un monde buissonnier


Et c’est avec une bienveillante indifférence
qu’il sourit
lorsque le professeur de Vive la France
lui apprend qu’il est le dernier
Et quand le même éducateur
lui prêche son grand Crédit-Credo
l’enfant ne comprend pas un prêtre-mot
à toutes ses homélies-mélo
et ne prête aucune attention
à toute cette Édification
Et c’est en souriant qu’il apprend
que de même qu’en Histoire de France
il est le dernier des derniers
au Catéchisme de Persévérance
Vous devriez avoir honte
lui dit le Mortificateur
Pourquoi aurais-je honte
dit l’enfant
Ne m’avez-vous pas dit vous-même
et il n’y a pas si longtemps
Les derniers seront les premiers

Alors j’attends.

 

Spectacle, 1951
© Éditions Gallimard

 

Autres temps, autres mœurs. Fini les professeurs façon IIIe République. Nos écoles n’habillent plus de drapeaux tricolores la moitié de l’Afrique. Et même l’enseignement religieux s’est converti à moins de dogmatisme. Pourtant, les leçons de morale ont fait leur retour dans les classes de primaire. Et, à mesure que les barbares avancent, les hommes politiques majusculent d’avantage l’Éducation Civique. Contre tous « ceux qui mamellent de la France », « ceux qui inaugurent » et « ceux qui chantent en mesure », relisons Jacques Prévert. Et pas seulement les drolatiques Le Cancre et L’Accent grave, ces charges contre l’institution devenues la routine de la récitation par cœur. Non, rappelons-nous toute l’irrévérence d’un poète engagé dans son siècle, du théâtre marxisant des années 1930 à l’agitation des années 68. Et son génie pour faire de ses calembours autant de pièces à conviction. Forcément que le Credo est à crédit, et les homélies mélodramatiques, puisque la langue le dit ! Quant aux paroles de l’Évangile, il faut les prendre au mot aussi. Et se rendre compte que la société attend toujours l’autre vie pour éponger les ardoises. De quoi faire un rebelle de quiconque rêve d’un monde buissonnier. « Les enfants ont tout, sauf ce qu’on leur enlève », expliquait Jacques Prévert. Espérons que l’école de demain saura apprendre à se méfier des idées toutes faites, sans inventer de nouveaux carcans. Levez la main, les adultes qui furent un jour enfants ! 

 

 

 

[…]
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