La voix du poète

Talisman

Goethe (1749-1832)

Deux photographies d’Alix Cléo Roubaud (1952-1983) de la série : 15 minutes la nuit au rythme de la respiration, 1980-1981
© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Guy Carrard, © Jacques Roubaud/Hélène Giannecchini
Deux photographies d’Alix Cléo Roubaud (1952-1983) de la série : 15 minutes la nuit au rythme de la respiration, 1980-1981
© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Guy Carrard, © Jacques Roubaud/Hélène Giannecchini

Dans la respiration sont incluses deux grâces :
Aspirer l’air, et s’en délivrer.
L’un oppresse, l’autre soulage ;
Tel est le merveilleux mélange de la vie.
Remercie donc Dieu quand il te presse,
Et remercie-le encore quand il te relâche à nouveau. 

 

Im Atemholen sind zweierlei Gnaden :
Die Luft einziehen, sich ihrer entladen.
Jenes bedrängt, dieses erfrischt ;
So wunderbar ist das Leben gemischt.
Du danke Gott, wenn er dich preßt,
Und dank ihm, wenn er dich wieder entläßt.

 

Divan occidental-oriental, traduit de l’allemand par Henri Lichtenberger, Aubier-Montaigne, 1940

 

En 1814, Johann Wolfgang von Goethe a soixante-cinq ans, quand il rajeunit à la source orientale. Après avoir découvert la première traduction intégrale d’Hafiz, un poète du XIVe siècle, il s’en inspire et dialogue avec le lyrisme perse dans son recueil de poèmes Le Divan. Il y privilégie les formes courtes et d’apparence simple, mouvantes comme de l’eau. Tels les six vers ci-dessus, qui forment le dernier d’une série de quatre talismans. Des mots édifiants à graver sur cornaline, que l’on porte sur soi, à la gloire d’Allah. Il est ici question de la respiration, que le narrateur invite à vivre comme un hommage à Dieu. Dans le Coran, comme dans la Bible, l’homme naît de l’argile et d’une haleine de vie insufflée par son créateur. À chacune de ses lectures du livre sacré des musulmans, le poète allemand éprouva d’abord du dégoût, puis du respect. Souvenons-nous combien il se méfiait des dogmes religieux ! Son génie humaniste se nourrit de sagesse pratique plutôt que de considérations métaphysiques. Sans doute le nom de Dieu est ici moins important que la joie de respirer en conscience. Soit un effort de vivre pleinement au rythme de son souffle et de son corps, à la fois dans l’action et dans la contemplation heureuse de celle-ci. Ainsi, l’œuvre de Goethe se réjouit des contraires, dans lesquels elle trouve sa force. En cette période tragique d’obscurantisme, il est doux de revenir à son exigeante tolérance, et de rappeler que le respect du mystère n’interdit pas d’admirer les sciences. Sachons préserver toutes les qualités divines de l’air. 

 

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