Récit

L’appel au sang

La rumeur, personne ne sait d’où elle vient, mais tout le monde la saisit au vol, se l’approprie, y ajoute du sien et participe à élargir son audience, provoquant ainsi, à son insu ou bien sciemment, des dégâts irréversibles.

Le Daech, c’est un peu ça ; on ignore d’où il sort, mais ses Frankenstein sont sur tous les fronts – plateaux de télé, minbars, tribunes, prisons, cabinets noirs – à tisonner la discorde à coup d’interprétations farfelues, de manipulations, de diatribes, de prêches virulents et de conciliabules contagieux. Les « experts » diaprent leurs exposés pour ne pas avoir à apporter la solution, les théoriciens du grand remplacement inventent doctement des néologismes pour donner un éclat à leurs obscurs raccourcis, les extrémistes de tout poil s’improvisent gardiens du temple, les petites gens effarouchées se découvrent une franche dangerosité, et tout ce beau monde s’agite et véhémente pour ne plus s’entendre, encore moins s’écouter. Et pourtant, dans cette furie en gestation, c’est le même glas que l’on perçoit : l’appel au sang. À croire que chaque génération réclame sa part de la tragédie. Les guerres, les génocides, les cataclysmes idéologiques, les expéditions punitives, toutes les horreurs qui ont jalonné l’aventure humaine à travers les âges n’ont pas réussi à nous faire prendre conscience de la préciosité de la vie. On a beau déposer des gerbes au pied des monuments, encombrer les étals des librairies et les étagères des bibliothèques de livres d’histoire pour que la mémoire nous rende attentifs aux pièges de nos angoisses, la folie meurtrière continue de se tenir en faction aux portes de nos frustrations. Les mêmes erreurs, les mêmes amalgames, les mêmes préjugés entretiennent nos vieux démons, ces effroyables agents dormants qui squattent nos esprits éprouvés. La stigmatisation, la ségrégation, le racisme, la xénophobie ne sont pas de regrettables fruits du hasard, et le Daech non plus – le malheur qui nous frappe est l’aboutissement logique de nos errements puisque l’ensemble de ces nébuleuses, qui gravitent autour de nos hypothétiques quiétudes dans le but manifeste de les enténébrer, s’est nourri de notre indifférence, puis de notre mépris, ensuite de notre haine. Nous avons tous, chacun à son niveau, d’une manière ou d’une autre, pareillement à la rumeur, contribué à faire d’une goutte d’eau un tsunami, d’une boule de neige une avalanche, d’une allumette un incendie, et d’un laissé-pour-compte un terroriste.

En pensant à ces bombes humaines qui sèment mort et dévastation en plein cœur des fêtes, je ne peux m’empêcher de songer à ces clans de tatoués de l’Amérique latine pour qui la vie d’un homme ne vaut guère plus qu’une « taffe » de joint. Ils sont là à se tourner les pouces, vivotant de petits larcins et de deals occasionnels, jusqu’au jour où un recruteur persuasif leur offre une raison de vivre, une famille soudée et une autorité rassurante. Du jour au lendemain, sans préavis aucun, les voilà partis tous azimuts en quête de cette visibilité qui les vengerait de la chosification à laquelle la société les avait réduits. Et bonjour, les dégâts.

C’est précisément ce qui arrive aux tueurs de Daech. Se sentant à l’étroit dans leur pays alors que l’étroitesse est dans leur esprit, ils s’enlisent dans une mal-vie déprimante jusqu’au jour où les imams de l’apocalypse les interceptent. Ils leur reprocheront la nullité de leur existence, leur prouveront qu’ils ont mieux à faire, et qu’au lieu de mourir lors d’un casse ou d’un raid qui aura mal tourné, autant mourir pour la plus noble des causes : le martyre au nom de Dieu. Ils rangeront, à leur intention, les rêves, la musique, le cinéma, la littérature, le théâtre, bref toutes les sources de leurs joies parmi les péchés capitaux, pour les initier au dégoût de soi et des autres ; ensuite ils les ceintureront de bâtons de dynamite et les expédieront dans un « monde meilleur où les houris seraient aussi fascinantes que les mirages et où ils pourraient cueillir des soleils par paniers entiers dans les vergers du Seigneur ».

Cela s’appelle la radicalisation. Elle touche tous ceux qui ont choisi de confier leur libre arbitre aux délires des Autres, tous ces otages consentants qui ont accepté de se diluer dans une aigreur collective et d’adjoindre leur colère aux dérives ambiantes. Car, quels que soient l’étendard que l’on exhibe et l’hymne que l’on entonne, une mouvance extrémiste demeure l’expression exacerbée d’une même bêtise, la bêtise humaine grandeur nature, celle-là même qui chahute le bon sens depuis les cavernes des troglodytes jusqu’aux laboratoires sophistiqués des états-majors d’aujourd’hui. Car tous les extrémismes se valent et se ressemblent, tous résultent de notre inaptitude à accéder à la maturité, tous trahissent le stade anal de notre démesure. Le raciste voit dans la personne qu’il déprécie sa propre médiocrité. Quant à l’islamophobe, il n’est que le frère siamois de l’islamiste djihadiste, soudés l’un à l’autre par le besoin morbide d’exercer le mal, de boire leur fiel jusqu’à la lie parce qu’ils ont perdu le goût du nectar et des ivresses heureuses.  

Alors, ce Daech ? Un ennemi commun ou bien l’objet principal de nos divisions ?

À nous de choisir.

Moi, j’ai choisi de ne pas confier mon libre arbitre aux artificiers, de continuer de croire qu’il n’y a rien de plus précieux que la vie, que le paradis est au bout de nos mains et non au bout de nos fusils, qu’il n’y a de grave que le tort que l’on fait, que le devoir suprême est de vivre et de laisser vivre, que le plus grand des sacrifices est d’aimer la vie malgré tout car il y a toujours d’autres chances après l’échec, et seule la mort est définitive. 

 

 

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