Contrepied

Le paradoxe du Brexit

Les partisans d’une sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne vendent le rêve d’une vaillante petite Grande-Bretagne recouvrant sa souveraineté. Ils opposent cette vision à la réalité supposée d’une UE dictatoriale contraignant des peuples européens réticents à une « union toujours plus étroite ». Michael Gove, le ministre de la Justice pro-Brexit, va jusqu’à comparer le Royaume-Uni à un otage enfermé dans le coffre d’une voiture. C’est tout de même un paradoxe que la Grande-Bretagne envisage de quitter l’Union alors que celle-ci a été refaçonnée selon ses vœux ! Les dirigeants nient rarement leurs réussites. C’est pourtant ce que fait une partie de la classe politique britannique : au lieu d’admettre qu’ils sont parvenus à éloigner le rêve d’une Europe fédérale, les eurosceptiques, par intérêt politique à court terme, feignent d’être face à un ennemi qui a depuis longtemps cessé d’exister.

Il est vrai que la Grande-Bretagne a nourri, dès son adhésion en 1973, des sentiments ambivalents à l’égard de l’intégration européenne. Mais on a tendance à oublier que même Margaret Thatcher œuvra avec enthousiasme aux côtés de Jacques Delors à ce que l’on appelait dans les années 1980 « la réalisation du marché unique ». Cela signifiait l’élimination des barrières commerciales, la reconnaissance mutuelle des normes et des réglementations de façon à intensifier les échanges et la concurrence au sein de l’UE. 

On oublie trop souvent aussi que Londres a apporté un soutien crucial à l’élargissement de l’Union à l’est. Au début des années 1990, Helmut Kohl redoutait d’avoir une zone d’instabilité aux portes de l’Allemagne ; il considérait aussi, à juste titre, que l’industrie allemande prospérerait en Europe de l’Est. Mais Kohl avait face à lui un François Mitterrand craignant que l’élargissement ne renforce le poids de l’Allemagne et ne nuise à la cohésion de l’Union. La Grande-Bretagne estima que l’élargissement se ferait effectivement au détriment de l’approfondissement. Elle avait vu juste dans l’ensemble. 

L’UE que le Royaume-Uni s’apprête peut-être à quitter n’est donc pas vraiment la création d’une bureaucratie bruxelloise fanatiquement fédéraliste. Cette UE reflète à bien des égards la vision britannique de l’Union. Car, contrairement aux fantasmes colportés par les eurosceptiques, la Grande-Bretagne n’est pas isolée en Europe : la Suède, le Danemark et les Pays-Bas, petits pays aux économies ouvertes, ont soutenu l’offensive britannique en faveur du renforcement du marché unique et de la libéralisation des échanges. Certes, la zone euro et l’espace Schengen ne cadrent pas avec cette vision britannique de l’Europe. Mais là encore, des petits pays redoutant la domination du couple franco-allemand ont été ravis de voir le Royaume-Uni créer un précédent en négociant des dérogations, et instaurer de fait une Europe à plusieurs vitesses. 

Quoi qu’en dise Michael Gove, la Grande-Bretagne a tenu le volant de l’UE. Si elle préfère aujourd’hui partir de son côté dans une voiture beaucoup plus petite, elle se retrouvera au mieux à conduire une minuscule Mini : elle perdra quasiment tout son pouvoir d’influence dans l’Union et ne jouera plus guère de rôle dans les instances internationales où se négocient les accords commerciaux et les règles de l’ordre mondial. 

Même les politiques britanniques favorables au maintien de leur pays dans l’Union parlent d’elle comme d’une menace potentielle. Ils feraient mieux d’admettre que le Royaume-Uni a réussi, à bien des égards, à créer une Europe britannique.  

Traduit de l’anglais par ISABELLE LAUZE

 

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