Parlons philo

L’homme, animal sportif

Si le sport est un art, le corps est sa matière première. Des mollets des cyclistes aux pieds des danseuses, des cuisses des rugbymen aux mains des grimpeurs, le sport sculpte, muscle et façonne les membres en trophées de chair bien tendue. L’entraînement laisse toujours des traces ; il inscrit chaque effort dans la sphère du visible et marque le corps de son rythme et de son intensité. Quoi de plus gratifiant ? Qu’il perde ou qu’il gagne, le corps de l’athlète est un spectacle en soi qui offre au regard la preuve du travail fourni. 

Il n’en faut pas davantage aux âmes cyniques pour concevoir le sport comme une activité compensatrice destinée aux esprits faibles. La réflexion n’est pas votre fort ? Qu’à cela ne tienne, vos muscles, eux, n’ont qu’à être sollicités pour gonfler, vos jambes n’ont qu’à s’étirer pour courir. Ainsi les sportifs sont-ils rangés du côté des perdants de la pensée, de ceux qui, faute de mieux, ont trouvé refuge dans la partie la moins noble de l’homme, son corps. « Si tu ne peux pas utiliser ton cerveau, utilise ton corps à la place » : c’est en suivant les conseils de son père que Rocky Balboa devient champion du monde de boxe. Mais chaque combat qu’il mène apporte un démenti flagrant à ceux qui réduisent le corps, aussi puissant soit-il, à une masse physique brutale et irréfléchie. Le corps peut-il se fortifier sans que l’esprit ne travaille ? D’ailleurs, que serait l’intellect sans l’organe auquel on l’identifie ? N’est-ce pas dans cette rencontre entre le corporel et le spirituel que se trouve l’essence même du sport ? 

« Le cerveau de l’homme lui confère le pouvoir d’apprendre un nombre indéfini de “sports”. C’est avant tout un organe de sport, affirme Bergson, et, de ce point de vue, on pourrait définir l’homme “un animal sportif”. » Si le propre de l’homme réside dans le sport, c’est que lui seul possède la capacité à jouer avec ses composantes physiologiques sans qu’aucune nécessité biologique ne le commande. « De manière générale, la supériorité de notre cerveau réside dans la puissance de libération qu’il nous donne vis-à-vis de l’automatisme corporel, en nous permettant de créer sans cesse de nouvelles habitudes, qui absorberont les autres ou qui les tiendront en respect. » Le sport n’est pas le simple déploiement du corps, il est la création de mouvements nouveaux qui n’existent pas avant le geste qui les fait naître. La foulée du coureur qui s’allonge à mesure que les kilomètres défilent, le souffle qui trouve son rythme dans les accélérations, la surprise de découvrir que, malgré la fatigue, les jambes peuvent encore gagner en vitesse en puisant dans des ressources insoupçonnées – autant d’expériences qui suscitent l’émerveillement devant ce corps que l’on croyait connaître. Parce qu’il transforme l’habituel en exceptionnel et le banal en miracle, le sport, loin d’être le royaume des tendons et des biceps, est la meilleure réfutation du dualisme mortifère. Vous referez bien un tour de piste ?   

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