Récit

Un pays sur les nerfs

Quand, dans un pays, la démocratie ne procure plus de frissons, quand les idéaux politiques se fanent et se transforment en clichés de « com », quand on ne parle plus ni de « peuple », ni des « classes sociales » et de leurs luttes, quand on s’ennuie gentiment en persévérant dans son être avec une troublante lassitude, quand la société du spectacle se généralise et sème de plus en plus de vulgarité et de médiocrité, quand l’intelligence et la raison prennent des vacances, quand le souci de carrière l’emporte sur l’intérêt national, alors quelque chose s’est détraqué dans le mécanisme du pouvoir et de la relation des citoyens au politique.

Emil Cioran disait des choses bien méchantes sur les Français et les accusait de « préférer un mensonge bien dit à une vérité mal formulée ». Il y a eu tant de mensonges de la part des hommes politiques, de droite comme de gauche, que la formule n’est plus importante : un président qui ne tient pas ses promesses ; un Premier ministre qui gère mal ses nerfs ; un dirigeant syndical qui enclenche un engrenage dangereux sans tenir compte de ceux qui risquent de perdre leur travail… Tout cela contribue à rendre l’air pesant et le ciel vide.

Dans son pamphlet De la France, Cioran est allé plus loin et a écrit : « La France n’a plus de destin révolutionnaire, car elle n’a plus d’idées à défendre. » Dur ! Cioran exagérait et aimait provoquer. Mais il était doué d’une lucidité particulière, même si, dans sa jeunesse, il en manqua cruellement. 

Entre-temps, les choses se sont beaucoup dégradées. Depuis quelques années, le pays éprouve une grande fatigue. Certains ont parlé de déclin, d’autres d’effondrement des valeurs. La fonction présidentielle a perdu de son poids et de son autorité. Le niveau de la classe politique dans son ensemble a baissé. Une chose est sûre, une tension existe ; elle se traduit par des éclats de violence. En 2005, durant plus de trois semaines, des milliers de voitures furent incendiées. On avait dit à l’époque : « Ce sont des jeunes des banlieues qui ont raté leur intégration. » Aujourd’hui, les jeunes de Nuit debout ne viennent pas des banlieues malades. Leur mal-être s’est exprimé de manière confuse, mais quelque chose a été dit et je ne pense pas que le pouvoir ait entendu. La confrontation entre les manifestants et la police est de plus en plus brutale. La haine du flic s’est banalisée. On sent quelque chose de funeste dans l’air. Aucune réforme n’est possible. Plus de vrai dialogue entre les dirigeants et les syndicats. La colère et la mauvaise humeur régissent le quotidien. Certains étrangers pensent que la France est au bord de l’explosion. Le journal suisse Le Temps a titré « Cette France qui craque ». Il y a de la haine ; elle traverse certains événements. Tout le monde est ulcéré. On pense à soi et on oublie la France, son rang, son destin, sa place dans le monde. Peut-être qu’on l’aime moins parce que les temps sont difficiles.

Curieusement, plus les syndicats sont faibles (le taux des travailleurs syndiqués est ici de l’ordre de 7,7 %, alors qu’au Danemark il approche les 70 %), plus ils ont recours au blocage. Ils ont besoin d’exister, de marquer l’époque par leur intransigeance, par leur refus de la réalité et des temps qui changent. Ils paralysent le pays et son économie, même si cela fait perdre du travail à ceux qui viennent de sortir du chômage.

Il est fondamental qu’une société ait des syndicats forts et responsables. Il est vital pour une démocratie que la négociation soit un réflexe et que le dialogue fasse avancer les choses jusqu’à atteindre la fameuse « paix sociale ». Mais on a l’impression que tout le monde est sous l’effet d’un médicament qui aurait provoqué tous ses effets indésirables à la fois. Personne n’y échappe, ni les dirigeants des syndicats ni ceux qu’ils affrontent dans une bataille aux dimensions disproportionnées.

Dès qu’on voyage, on perçoit dans le regard et les paroles des autres que la France est crispée, froissée, quelque peu désorientée. Les dizaines de milliers de jeunes talents qui l’ont quittée ne cessent de rappeler combien ce pays, en proie à une bureaucratie stupide, est victime de rigidités, comme si la vieillesse l’avait accablé. Ils ne comprennent pas pourquoi ce grand et beau pays n’a pas su les retenir.

Si les syndicats ont manqué d’imagination et ne connaissent que l’arme de la grève, si leurs dirigeants ont perdu du terrain et ne sont plus capables de s’adapter aux évolutions de la modernité, il n’y a rien à faire. Les dernières décisions de la CGT ont dû faire un immense plaisir au Front national. Elles lui ont offert en cadeau de nouveaux adhérents. C’est ce que disait l’autre matin un homme politique en colère. En se radicalisant, ils perpétuent un sentiment d’impuissance, un sentiment du progrès déficitaire. Ils appellent cela le « rapport de force » ou le « bras de fer » et au fond ils savent qu’ils ont tort et que la population n’en peut plus de vivre une « guerre sociale ». 

Pour ce qui est des investissements, la France est l’un des pays les moins attractifs d’Europe (l’Allemagne l’est cinq fois plus qu’elle sur le plan économique). La petite « guerre sociale » et une certaine arthrose y sont assurément pour quelque chose. 

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