La voix du poète

Tête de nœud

par Allen Ginsberg (1926-1997)

Tête de nœud dirige le Monde !
Tête de nœud est l’ultime produit du Capitalisme
Tête de nœud, chef des bureaucrates de Russie, bâille
Tête de nœud a dirigé le FBI pendant 30 ans nommé par F.D. Roosevelt et n’a jamais traqué la Cosa Nostra !
Tête de nœud répartit le blé à brûler, il maintient les prix sur le marché mondial !
Tête de nœud prête de l’argent aux États policiers en Voie de Développement par le Fonds Monétaire International !
Tête de nœud ne se trouve jamais un coup tout seul il faut que ses secrétaires lui servent de maquereaux
Tête de nœud propose des transplantations de cerveau en Suisse
Tête de nœud se réveille au milieu de la nuit et refait son lit
Je suis Tête de nœud !
Je gouverne la Russie la Yougoslavie l’Angleterre la Pologne l’Argentine les États-Unis le Salvador
Tête de nœud se reproduit en Chine !
Tête de nœud habite le cadavre de Staline dans les murs du Kremlin
Tête de nœud impose l’agriculture pétro-chimique dans les déserts d’Afrique !
Tête de nœud pompe la nappe phréatique de Californie du Nord au profit des Banques de l’Agro-Business des Agrumes
Tête de nœud harponne les baleines et mâche leur graisse sous les tropiques
Tête de nœud assomme les bébés-phoques et porte leurs fourrures à Paris
Tête de nœud dirige le Pentagone son frère la CIA, Dollars Gros Culs !
. . .

Tête de nœud s’est aperçu qu’il était Bouddha en méditant
Tête de nœud a peur de faire sauter la planète alors il a écrit ce poème pour être immortel 

 

Poème traduit par Yves Le Pellec et Françoise Bourbon, titre traduit par Jean-Jacques Lebel. Extrait d’Allen Ginsberg, Poèmes (édition bilingue)
© Christian Bourgois Éditeur, 2012

 

C’est toujours la première pensée qui est la bonne, expliquait Allen Ginsberg. Parce que le poète beatnik écrit comme le sage indien respire : librement. Une improvisation réussie est le résultat d’heures de vagabondage ou de méditation. Ainsi, la première section du poème Howl fut écrite en une après-midi de 1955. Ce qui n’empêcha pas le texte de devenir l’hymne d’une époque. Et ses premiers vers le reflet d’une Amérique sans plus d’idéaux, en quête d’une rédemption spirituelle : « J’ai vu les plus grands esprits de ma génération détruits par la folie, affamés hystériques nus, / se traînant à l’aube dans les rues nègres à la recherche d’une furieuse piqûre / initiés à tête d’ange brûlant pour la liaison céleste ancienne avec la dynamo étoilée dans la mécanique nocturne ». Birdbrain (traduit par Tête de nœud) est écrit un quart de siècle plus tard. L’ami Jack Kerouac est mort, Reagan sur le point d’être élu président, mais Ginsberg continue à créer avec les yeux d’un ange et le sexe en érection. L’activiste anticapitaliste et pacifiste récite même Tête de nœud avec un groupe punk, les Gluons. Quoi de mieux, en effet, pour la jeunesse no future que cette ode à la stupidité de l’homme. Car nous sommes tous névrosés, égocentriques et dangereux. De belles têtes de nœud ! Vous comme moi, Allen Ginsberg comme Hillary Clinton, et même Donald Trump… Surtout Donald Trump.

 

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