Contrepied

Le monstre de Frankenstein

Lorsque la peste s’abattit sur Thèbes, Œdipe envoya son beau-frère se renseigner sur la cause de ce mal auprès de l’oracle de Delphes. Il n’avait pas compris que Thèbes était punie pour un crime qu’il avait lui-même commis. Le Parti républicain d’aujourd’hui est dans la situation d’Œdipe. La peste s’est abattue sur lui en la personne du démagogue-charlatan le plus populaire de l’histoire de la politique américaine, et il cherche désespérément à en découvrir la cause et le remède, sans comprendre que c’est lui qui est à l’origine de ce fléau. 

Soyons clairs : Trump n’est pas le fait du hasard. Il n’a pas commis non plus de hold-up sur le Parti républicain. Il est plutôt la créature du parti, le monstre de Frankenstein que ce dernier a fabriqué, alimenté et rendu suffisamment fort pour détruire son créateur. N’est-ce pas l’obstructionnisme effréné du parti – les menaces répétées de shutdown (1) dues à des désaccords politiques et législatifs, les constantes demandes d’invalidation des décisions de la Cour suprême, le compromis assimilé systématiquement à de la trahison, les coups de force internes contre les dirigeants du parti qui refusaient de participer à l’entreprise de démolition générale –, n’est-ce pas tout cela qui a incité les électeurs républicains à penser que l’État fédéral, les institutions, les traditions politiques, les appareils des partis, voire les partis eux-mêmes, n’étaient bons qu’à être balayés, contournés, bafoués, injuriés, moqués ? […]

Il y a aussi le fait que le parti s’accommode du racisme dans ses rangs et l’exploite. La majorité des républicains ne sont certes pas des racistes. Mais ils encouragent ces sentiments. Qui a été le premier à s’en prendre aux immigrés, en situation régulière ou irrégulière, bien avant que Trump arrive sur scène et en fasse son principal thème de campagne ? […] Qui s’est opposé à toutes les solutions crédibles pour gérer le véritable problème qu’est l’immigration clandestine ? Ce n’est pas Trump. Ce sont les experts et les intellectuels du Parti républicain, qui cherchaient à tirer parti des instincts populaires et sans doute aussi à torpiller toute législation dont le président Obama aurait pu s’attribuer ne serait-ce qu’une partie du mérite. Qu’a fait Trump sinon prendre leur relais, en cultivant le terrain de la colère populaire, de la xénophobie et, oui, du racisme que le parti avait déjà bien labouré ?

Et puis il y a la haine d’Obama, un acharnement teinté de racisme anti-Noirs qui a rendu toutes les accusations crédibles et toute opposition légitime. Le président a-t-il fait du mauvais boulot ? Sa politique étrangère, notamment, a-t-elle contribué à l’effilochage de l’ordre mondial libéral que les États-Unis avaient forgé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ? Oui, et il méritait pour cela des critiques et une opposition de principe. Mais les critiques des républicains et des conservateurs ont pris une tournure anormalement alarmiste et paranoïaque. Au lieu de proposer des stratégies alternatives crédibles pour le règlement de la crise au Moyen-Orient, beaucoup de républicains ont eu recours à une islamophobie gratuite, avec des insinuations sur les allégeances personnelles du président. […] Qu’y a-t-il d’étonnant à ce qu’un homme [Donald Trump] qui a débuté sa carrière politique en contestant l’éligibilité d’Obama à la présidence se soit hissé en tête du peloton ? 

On veut nous faire croire que les Américains « en colère » le sont à cause de la stagnation des salaires. En fait, ils sont en colère à propos de toutes les choses sur lesquelles les républicains leur ont dit de porter leur colère depuis l’élection d’Obama en 2008, et Trump a eu la chance d’être celui qui les a récupérés et est devenu leur porte-étendard. Il est le Napoléon qui a cueilli les fruits de la Révolution.  

 

Traduit de l’anglais par ISABELLE LAUZE

 

1. Fermeture des administrations fédérales faute d’accord entre la Maison-Blanche et le Congrès sur le budget fédéral. C’est ce qui s’est passé en octobre 2013. 

 

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