Récit

Narcisse dans la toile

Le xxe siècle, qui fut le siècle des dictatures, n’avait rien compris. Pour tout savoir d’un individu, le suivre à la trace, connaître chaque parcelle de son existence, la solution n’était pas la Stasi, la Guépéou ou tout autre avatar des polices secrètes, mais la liberté individuelle totale, mais la démocratie absolue. Ce que les régimes totalitaires n’avaient de cesse que d’obtenir par la force, la torture, l’intimidation, la délation, les écoutes ou la menace, voici que la démocratie libérale du xxie siècle l’obtient sans rien demander : l’individu, via les « réseaux sociaux », est ravi de transmettre lui-même, l’ego aidant, toutes les informations que nul ne lui réclame.

L’État, la société civile, les entreprises connaissent tout sur tout le monde, quand tout le monde affiche sans méfiance ni modération toutes les informations biographiques imaginables, à commencer par les plus superflues (vacances à La Baule avec les enfants), qui très vite deviennent plus nécessaires, la traçabilité de vos goûts s’avérant une mine d’or pour les services marketing qui tiennent lieu de nouveaux services de police (un logiciel va rationaliser l’information « vacances + La Baule + enfants » pour dresser votre profil économique). Mais une fois pris au piège de la transparence, nous entendons lui échapper. La seule voie qui reste est celle de l’invisibilité.

On voyait à travers nous ; voilà qu’il s’agit de ne plus nous laisser voir du tout. Cet impérialisme du Tout-su, du Tout-vu et du Tout-entendu doit être interrompu en nous et sur nous : il s’agira donc d’effacer notre histoire personnelle des mémoires mortes et de contrecarrer l’aveugle nudité que nous sommes devenus par notre auto-exclusion des disques durs.

Comment faire ? Cesser, d’abord, de nous confondre avec notre caricature, s’arracher à notre image, ne plus nous confondre avec notre métaphore publicitaire : autrement dit, méthodologiquement démissionner des réseaux sociaux, au besoin en multipliant les avatars menteurs, en multipliant à la sioux les pistes fluctuantes, erronées, aberrantes. Devenir une fiction, après laquelle s’acharneront les espions du Net. Quitter l’image (toute information nous concernant n’est, à la façon d’une caverne platonicienne inversée, que le sombre et flou reflet de notre vérité) et recouvrer son contraire : la parole. 

Nous sommes les victimes de notre auto-idolâtrie : cette vénération de nous-mêmes nous a poussés à la furieuse et immédiate exhibition de notre intimité. Ces photographies de notre visage, appelées « selfies », proposent un « égothéisme » généralisé où chacun se voit récapitulé sous la forme d’un dieu. Iconographie du soi poussée à l’extrême, comme si, non seulement, ne comptait que l’image mais, surtout, l’image de soi. La transparence totale s’obtient par désintégration d’autrui au nom de la déification masturbatoire de l’« individieu ». Je suis mon propre veau d’or. Je me célèbre via l’exogène célébration d’« amis » que je ne connais pas.

Par la parole, au contraire, je choisis le retrait, j’opte pour le silence – je rejoins la pensée. Je quitte le cliché mort (un cliché est toujours déjà mort) qui est censé me représenter aux yeux de tous, et augmente, comme disait Sartre dans L’Idiot de la famille, « mon degré de présence au monde ». Par l’invisibilité, autrement dit le choix de l’effacement numérique, je décède comme représentation validée, comme figure entérinée par la masse connectée, afin de renaître dans un ailleurs a-virtuel, jadis intitulé « le monde », où, débarrassé de toutes les ramifications qui me définissent et m’emprisonnent, je rejoins mon inconciliable dignité, coïncidant soudain avec celui que j’avais cessé d’être. Je redeviens chair et discontinu, atomisé en apparence, isolé en première analyse, mais en réalité poétiquement raccordé à la communauté des hommes qui existent. 

J’ai quitté le fanatisme de Narcisse, où chacun s’élit comme seul dieu, pour pénétrer de nouveau, avec l’humilité des disparus, la sphère organique de ce qui se décompose et vient au monde, de ce qui naît et pourrit, de ce qui vit et s’éteint : le monde des grouillements de vers et des joies enfantines, des rencontres amoureuses et des éparpillements, des impuissances et des sueurs. Un monde où je ne m’approprie rien d’autre que quelques gestes, magnifiques, vains, en direction de l’avenir. Je redeviens spatial et parlant : je n’intéresse plus personne, tandis que je me recueille, que je prie, que j’étudie, que monte en moi le désir d’un accomplissement sans ascension.

Je suis, pour le marketing, un éberlué, un suicidé : plus rien chez moi ne s’analyse, ne se décortique. Mon cosmos sort des équations : je tombe en panne aux yeux de l’« e-monde ». Sur les écrans, je suis bel et bien mort. Je suis vivant dans ma révolte limitée. Je reprends quelque chose en main : une vie que rien n’absorbe que le temps, qui passe de toute façon. Invisible aux regards en ligne, je réapprends à n’être rien. 

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Les chiffres déchiffrés Prolifération numériqueLoup Wolff

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