La voix du poète

Walt Whitman
Ah ! étoile de la France

Ah ! étoile de la France,
Clarté d’espoir, de force, de gloire,
Semblable à un vaisseau qui si longtemps conduisit la flotte
Tu me parais aujourd’hui une épave que ballotteraient les vents, une coque démâtée,
Dans l’affolement panique de tes foules quasiment englouties,
Plus de pilote plus de barre.

Pâle planète malade,
Qui n’es pas la France seule mais mon âme symbolique, ses espoirs les plus chers,
L’audace dans le combat, la rage divine de liberté,
Astre des aspirations vers l’idéal lointain, des rêves de fraternité enthousiaste,
De l’effroi du tyran ou du prêtre.

Étoile crucifiée — traîtreusement vendue,
Étoile agonisante dans un paysage de mort, terre d’héroïsme
Étrangement passionnée mais frivole et moqueuse à la fois.

Malheureuse ! comment irais-je te critiquer à l’heure présente pour tes erreurs tes péchés de vanité,
Ils ont disparu corps et biens sous tes douleurs tes malheurs sans précédent,
Et te voici sainte.

Pour ce que malgré tes défauts tes ambitions furent toujours nobles,
Pour ce que tu ne voulus jamais te vendre quelque haut que fût le prix,
Pour ce qu’il est bien évident que tu t’éveilles en larmes de ton sommeil drogué,
Pour ce que seule d’entre tes sœurs ô géante tu pourfendis les auteurs de ta honte,
Pour ce que tu refusas de supporter les insupportables chaînes traditionnelles,
La croix pour toi, visage livide mains et pieds percés par les clous,
Le coup de lance dans ton flanc.

Étoile vaisseau étoile de France, reprends-toi dans ta longue dérive !
. . .

Traduction Jacques Darras.

Extrait de « Ah ! étoile de la France », Feuilles d’herbe, éditions Grasset, 2009.

Walt Whitman se voulait le barde des États-Unis. Mais il a dit admirer et aimer la France plus qu’aucune autre nation étrangère. En 1871, voici qu’il compatit à un pays défait par l’Allemagne, que la Commune divise. De sa vie (1819-1892), celui qui fut apprenti typographe, instituteur et surtout journaliste n’a pourtant jamais quitté le Nouveau Monde. Mais au poète-cosmos rien n’est étranger. Au risque de la contradiction, il exalte dans ses vers le fermier de l’Ohio comme le révolutionnaire européen, les contrées sauvages autant que les produits de l’industrie. Avec une innocence qui fit scandale, il chante tous les organes, puisque l’âme s’incarne : « l’odeur de mes aisselles est parfum plus subtil que la prière ». Dans ses Feuilles d’herbe, fruit de quelque quarante ans de travail, Walt Whitman règle le pouls d’une démocratie en devenir. Un torrent d’énumérations, d’exclamations au centre duquel il place le lecteur. Le poète a selon lui un rôle éthique, former le peuple. Et Walt Whitman glorifie l’homme et la femme dans leur parfaite égalité. Naïvement, il regrette que le développement matériel ne s’accompagne pas de progrès spirituels et moraux. Ah ! étoile de la France dont sont ici reproduits les deux premiers tiers est un poème de circonstance. Mais le rêve qu’il dépeint reste d’actualité. Celui d’un individu libre qu’anime une indispensable et fervente fraternité. 


Du même auteur, Perspectives démocratiques, Belin, 2011.

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