Y a-t-il aujourd’hui un risque de guerre nucléaire ? La bonne nouvelle, si l’on peut dire, est que l’on peut considérer que le « club nucléaire » est à présent fermé. Certes, pas moins de neuf États disposent de cette arme (en comptant la Corée du Nord), mais, si l’on met à part le cas de l’Iran dont le programme est aujourd’hui gelé et surveillé, les nouveaux candidats au statut atomique ne se bousculent pas. On ne connaît pas actuellement de pays qui ait à la fois la volonté et la capacité de se doter de cette arme rapidement. 

Il n’empêche : neuf, c’est déjà beaucoup, car plus le nombre de détenteurs de l’arme nucléaire est élevé, plus le risque d’incident grave augmente. D’autant plus que les relations stratégiques se dégradent : provocations russes en Europe, percées maritimes chinoises en Asie du Sud-Est, incidents frontaliers entre la Chine et l’Inde, entre l’Inde et le Pakistan… et, bien sûr, regain de tension sur la péninsule coréenne. Dans ce contexte, l’évolution des arsenaux nucléaires asiatiques suscite une inquiétude légitime : ceux de Pékin, Delhi, Islamabad et Pyongyang sont encore dans une phase de « croissance » et la compétition militaire fait rage sur le continent.

Examinons ces risques nucléaires un à un.

Le premier est tout simplement celui d’une explosion accidentelle. Il est pratiquement nul pour les puissances nucléaires établies, dont les armes sont équipées de dispositifs de sécurité perfectionnés. Il est moins improbable pour des arsenaux plus récents. Une explosion accidentelle serait un événement grave, mais ses conséquences physiques seraient limitées car il s’agirait sans doute d’une explosion partielle (« pétard mouillé »), de surcroît hors d’une zone urbaine. Dans tous les cas, ce ne serait pas un « Tchernobyl » : contrairement à ce que l’on pourrait croire, un accident nucléaire militaire peut être moins dangereux qu’un accident nucléaire civil (pour des raisons tenant à la nature des particules concernées). 

Le second est le risque de terrorisme. Véritable obsession américaine – surtout depuis le 11 septembre 2001 –, il est à peu près certainement surévalué. Aucune tentative véritablement sérieuse dans ce domaine n’a jamais été détectée. Les réseaux terroristes qui font mine de s’y intéresser – comme ce fut le cas, un temps, pour Al-Qaïda – découvrent très vite que l’accès à une quantité suffisante de matière fissile (uranium hautement enrichi ou plutonium de qualité militaire) est une barrière quasiment infranchissable. Alors que, à l’inverse, les explosifs classiques et l’attentat-suicide, procédés bien rodés, donnent des résultats suffisamment « efficaces », hélas ! pour les buts recherchés. On a parfois évoqué l’idée que des terroristes entrent en possession d’une arme nucléaire pakistanaise, mais les têtes nucléaires de ce pays sont mieux gardées qu’on ne le dit, et il n’est par ailleurs pas du tout certain qu’elles soient utilisables par le groupe qui en aurait volé une.

Troisième risque possible : la guerre nucléaire « par accident », c’est-à-dire en raison d’une fausse alerte (détection d’un tir de missile). De telles alertes ont été nombreuses au temps de la guerre froide, à une époque où les systèmes n’étaient pas aussi perfectionnés et redondants qu’ils le sont devenus. Pourtant, même alors, jamais un dirigeant américain ou russe n’a été près de lancer une riposte sur la foi d’une information erronée. Aujourd’hui, il est généralement nécessaire que l’alerte soit confirmée par deux types de moyens différents (ne reposant pas sur les mêmes principes physiques). De tels moyens n’existent pas partout.

Le risque d’escalade à la suite d’un incident banal est, lui, sans doute le plus important. La Corée du Nord a récemment menacé de tester un missile doté d’une charge nucléaire au-dessus du Pacifique pour que le monde n’ait plus aucun doute sur sa capacité d’action… et pour montrer à Donald Trump qu’elle n’est pas impressionnée par ses avertissements. Le scénario d’un tel essai « atmosphérique » n’aurait en soi rien de particulièrement dangereux sur le plan physique : on en a effectué des centaines entre 1945 et 1980. Les risques environnementaux sont minimes et les retombées rapidement dispersées. Encore faudrait-il que Pyongyang procède aux avertissements de rigueur, pour éviter un impact sur le trafic aérien et maritime… Or Kim Jong-un pourrait estimer que ce serait prendre le risque d’une frappe préemptive américaine. Autre problème potentiel : que se passerait-il si le missile fonctionnait mal et que ses débris tombent par exemple au-dessus du Japon ? Ici encore, pas de risque majeur pour les populations, mais un impact symbolique immense. Avec une nouvelle escalade de la crise à la clé.

Dans le contexte actuel, on peut aussi penser à une provocation nord-coréenne, du type de celles qui ont eu lieu en 2010 (bombardement de la frégate sud-coréenne Cheonan et tirs d’artillerie sur l’îlot contesté de Yeonpyeong…), ou encore à l’interception d’un bombardier américain volant dans l’espace aérien international, mais un peu trop près des côtes nord-coréennes au goût de Pyongyang… 

Ce scénario d’escalade vers le seuil nucléaire à la suite d’un incident grave est sans doute le plus redoutable. Il n’existe pas seulement sur la péninsule coréenne, mais aussi en Asie du Sud – autre théâtre stratégique qui, s’il ne fait pas les grands titres de l’actualité en ce moment, est sans doute tout aussi dangereux. 

Car certains États disposant de la capacité nucléaire s’enhardissent en se pensant à l’abri de toutes représailles. Pour illustrer cette observation, on peut rappeler ce qui se passa aux États-Unis lorsque les ceintures de sécurité furent rendues obligatoires : pendant quelques années, le nombre d’accidents augmenta, car les conducteurs se sentaient « protégés » et prenaient davantage de risques ! Ce fut le cas pour le Pakistan, qui pénétra en territoire indien en 1999, suscitant un bref affrontement armé avec l’Inde. On peut dire que c’est aussi le cas aujourd’hui pour la Russie (en Géorgie, en Ukraine…) et pour la Chine (en mer de Chine du Sud…). Un incident militaire sérieux, ou un acte de terrorisme qu’un État estimerait avoir été commandité ou facilité par son voisin (comme l’attaque de Bombay en 2008), pourrait-il déboucher sur une guerre nucléaire ? La pratique de la dissuasion depuis 1945 montre plutôt que les États disposant de cette capacité ont su raison garder, justement par crainte de l’escalade nucléaire.

Il est d’ailleurs contestable de prétendre, comme il est de bon ton de le faire, que nous sommes passés à plusieurs reprises, depuis 1945, « à deux doigts de la catastrophe », et que « seule la chance » nous a permis d’éviter une guerre nucléaire. Les vraies crises à dimension nucléaire ont été très rares, et le comportement des responsables politiques et militaires confrontés à ce risque a plutôt été marqué par la prudence que par l’inconscience. Seule, peut-être, la crise de Cuba a-t-elle présenté un vrai risque d’escalade nucléaire. Mais elle a aussi contribué à ce que les grandes puissances aient peur de la guerre atomique…

L’explosion délibérée d’une arme nucléaire quelque part dans le monde serait un événement considérable, de loin l’un des plus importants depuis 1945. Ce risque existe, mais il ne doit pas être exagéré. Si on avait annoncé en 1957, par exemple, que le tabou nucléaire n’aurait toujours pas été rompu en 2017, à peu près personne ne l’aurait cru… L’accident est toujours possible, mais ce que l’on a appelé la « tradition de non-emploi » de l’arme nucléaire est solide. Il n’empêche que le débat est légitime : l’existence de cette arme crée-t-elle plus de risques qu’elle n’en prévient ? Elle a, pour l’instant, contribué largement – peut-être de manière décisive – à empêcher le conflit armé à grande échelle entre deux États dotés de ce moyen. On peut reprendre ici la métaphore routière : le risque d’accident mortel n’est jamais nul lorsque l’on prend sa voiture, mais il est jugé suffisamment faible pour que l’on apprécie les bénéfices de ce moyen de transport… 

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