Il y a dans la ville de Saint-Denis, un collège qui porte ce beau nom, Dora Maar.

Combien, parmi les enfants qui y passent leurs journées, savent que sous ce nom, il y eut, au XXe siècle, une photo­graphe de génie et une peintre encore trop méconnue, une femme au destin terrible ?

Combien savent que ce nom est un nom d’emprunt, et qu’il y eut, sous ce pseudonyme, une petite fille à moitié croate, ­élevée en Argentine, venue en France comme certains d’entre eux pour y inventer sa vie ?

Elle s’appelait Henriette Théodora Markovitch.

Je ne le savais pas.

Fut-il difficile d’ôter ce préfixe divin, théo, et ce suffixe slave, en vitch, pour devenir Dora Maar, la hiératique ? Fut-il difficile de rajouter ce petit a, deux petits a, comme deux yeux, les yeux noirs, froids et orageux, disaient-ils, inoubliables, de Dora ?

Une scène atteste que les changements de nom ne sont pas chose anodine. C’est une histoire que raconte le ­photographe Brassaï.

Cela se passe le 12 mai 1945.

Dora Maar a 38 ans. Elle est une photographe célèbre, il fait un temps radieux et la guerre est finie.

Pablo Picasso, André Malraux, Paul Éluard et Brassaï déjeunent au Catalan, à Paris.

On attend Dora. Elle surgit comme un spectre.

Quelques heures plus tard, elle est internée à Sainte-Anne par le docteur Lacan, sous un autre nom : Lucienne Tecta.

Lucienne Tecta peut se traduire par lumière cachée. Quel vilain nom, quand le sien est si magnifique.

Quelle méchante façon de dire l’ombre et la lumière si caractéristiques de l’art de cette photographe-là, si caractéristiques enfin d’un destin de muse, d’amante, d’artiste évincée et réduite au silence.

 

On dit que Lacan lui fait administrer des électrochocs. Ce n’est pas avéré. Ce qui l’est : il soigne à sa manière cette patiente qui a été l’amante de son ami l’écrivain Georges Bataille.

L’enjeu de cette cure, c’est d’encourager chez Dora le penchant religieux. D’en faire une fervente catholique, de la détourner de la sublimation de l’art pour l’orienter vers la sublimation religieuse.

Ainsi, au lieu de se prendre pour la reine proscrite du Tibet, elle peut s’incarner en dévote et le rester sa vie durant, filant aux matines de sa paroisse, avant de se réfugier dans sa cachette de la rue de Savoie.

Elle avait le choix, dit le docteur Lacan, avec satisfaction, entre le confessionnal et la camisole de force.

 

Qu’est-il arrivé à Théodora Markovitch ?

 

Cela fait presque dix ans que Picasso la peint sous toutes les coutures, la déconstruit et la met en morceaux, l’assure de son non-amour pour la nommer ensuite femme qui pleure.

Elle me plaisait, dit-il, comme si c’était un homme.

J’avais l’habitude de lui dire tu ne m’attires pas, je ne t’aime pas. Elle était à mes yeux une créature kafkaïenne.

Discours banal de domination perverse, dirait-on aujourd’hui. Il veut la briser.

Elle tient bon, parce qu’elle est folle, pense le docteur Lacan. La folie de la passion.

Mais il y a peut-être une autre raison.

Une raison que j’appellerais la folie de l’art, la passion de créer et de voir son art reconnu.

Car Dora Maar a eu une vie avant de devenir une source d’images, un grand chapeau, un long nez, des yeux inoubliables, et des ongles rouges et griffus : la muse et le modèle d’un des tableaux les plus chers du monde.

Avant de devenir la Pleureuse et la Folle.

Elle a été une photographe exceptionnelle, son Rolleiflex à portée de main, aux côtés de Cartier-Bresson, Brassaï et Man Ray, ses pairs.

Elle sait que toute création procède par relation directe avec l’inconscient. Ses photos les plus célèbres sont des récits stylisés.

Elle photographie l’Angleterre misérable, les bas-fonds décrits par Virginia Woolf et George Orwell dans les années trente. Elle photographie des femmes en noir portant leurs nourrissons emballés dans des chiffons. Elle collectionne les visages douloureux, les regards éteints des aveugles, les jambes atrophiées des enfants malades, le malheur du monde.

Elle photographie une modèle nommée Assia. Elle affuble cet archétype de la beauté d’une ombre énorme, obèse, abominable.

Son regard grave et intense modifie les perceptions ordinaires. Tout témoigne de son génie, jusqu’au célèbre Portrait d’Ubu, un fœtus de tatou.

Mais c’est la fin des années trente, tout commence à mal tourner. Elle ne le sait pas.

Man Ray l’immortalise en deux photos complémentaires, deux petits a. Sur la première, elle est une reine primitive aux yeux noircis, des plumes rehaussent sa parure. Ses ongles sont des bijoux.

La seconde révèle le visage nu d’une photographe au visage de sainte qui fait penser à Greta Garbo.

Une Greta Garbo honteuse de son art mineur, qui voulut à son tour devenir peintre, cessant de se taire et de se cacher.

Elle échoua. Les obstacles étaient trop puissants.

Elle disparut.

Le silence de la recluse qui, de 1957 à 1997, se cacha rue de Savoie est saisissant.

On aurait tant aimé qu’elle tienne un journal, on aurait tant aimé qu’elle ose parler, elle qui osait tout. 

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